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Perception | Volume 22, #1 (Summer 1998)


Un nouveau regard sur la pauvreté des enfants

par David P. Ross

La pauvreté augmente chez les enfants. L'écart entre les gains des familles riches et des familles pauvres s'élargit. Malgré la reprise de l'économie canadienne, de nombreuses familles sombrent dans la pauvreté. S'agit-il de manchettes alarmistes ou faut-il vraiment s'inquiéter?

Selon les données les plus récentes de Statistique Canada, en 1996, 1,5 million d'enfants vivaient dans la gêne, ce qui représente une augmentation de 60 p. 100 depuis 1989. Pour moi et pour bien d'autres, cela équivaut à vivre dans la pauvreté, mais tous les économistes ne s'entendent pas là-dessus. Soutenant que ces chiffres de Statistique Canada ne représentent pas les vrais seuils de pauvreté, ils laissent entendre que les données sur la pauvreté des enfants au Canada sont largement exagérées.

Selon les gens de la droite, représentés avec le plus de véhémence par l'Institut Fraser, lorsqu'on associe à la pauvreté les seuils de faible revenu de Statistique Canada (qui, d'après cet organisme, représentent le seuil sous lequel on vit dans la gêne), on surévalue la quantité d'argent dont ont besoin les familles pour survivre, et donc le nombre d'enfants pauvres. Si l'on en croit l'analyse de l'Institut Fraser, la pauvreté chez les enfants n'est vraiment un problème que pour ceux qui vivent dans une famille dont le revenu est si faible que les parents ne peuvent même pas s'offrir une alimentation et un logement convenables – ce qui était le cas de moins de 400 000 enfants en 1994, toujours selon l'Institut.

De l'autre côté du spectre, on retrouve les économistes comme moi, qui croient que le Canada doit offrir la plus grande équité économique et sociale possible à ses citoyennes et citoyens. J'estime que les chiffres de Statistique Canada donnent une mesure raisonnable de la pauvreté dans notre pays. Toutefois, la recherche que j'ai récemment effectuée avec des collègues du CCSD révèle qu'en répondant au besoin constant des médias de quantifier les problèmes de société, comme la pauvreté, nous avons oublié les vraies conséquences des difficultés économiques – tant pour les personnes qui ont peu de ressources pour survivre que pour la société en général.

Pour répondre aux critiques laissant entendre qu'il suffit de simplement offrir à nos concitoyens les plus démunis des moyens d'assurer strictement leur survie physique, je me permettrai de rappeler que le Canada n'est pas un pays du Tiers-Monde. Nous vivons dans une société démocratique, socialement complexe et économiquement évoluée. Pour réussir, les membres de cette société ne peuvent se contenter de survivre physiquement. Il leur faut une foule de compétences, dont bon nombre s'acquièrent durant l'enfance.

En tant que Canadiens, nous tirons fierté du premier rang que nous ont octroyé les Nations Unies sur le plan de la qualité de la vie. Nous accordons de la valeur au degré de sécurité, de cohésion et de civilité dont nous bénéficions, à notre niveau de santé généralement élevé ainsi qu'à notre prospérité économique et culturelle. Peu d'entre nous voudraient créer un important sous-groupe de personnes désespérées, incapables d'atteindre et de contribuer au maintien de ces objectifs de société.

Qu'est-ce donc qui pourrait menacer le statut qu'on nous envie? Je dirais qu'il existe au moins deux importantes sources d'inquiétude : l'élargissement de l'écart entre les gains au Canada et la tendance actuelle aux coupures dans les services publics essentiels, comme les soins de santé, l'éducation et l'aide sociale.

Pour la première fois au Canada, des statistiques abondantes et convaincantes montrent que le revenu familial a une incidence de taille sur le bien-être des enfants. Selon les données, les probabilités que les enfants atteignent leur plein potentiel s'accroissent régulièrement à mesure qu'augmente le revenu familial. Il n'y a pas de seuil de pauvreté magique au-dessus duquel les enfants sont assurés de prospérer et au-dessous duquel ils sont certains d'échouer dans la vie.

Telle est la conclusion que j'ai tirée après avoir analysé les données de deux enquêtes nationales, à savoir, l'Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes et l'Enquête nationale sur la santé de la population. Grâce à ces deux enquêtes combinées, on peut suivre plus de 20 000 enfants et familles au fil du temps pour mieux comprendre les facteurs qui influent sur leur santé et leur bien-être. Trente-deux indicateurs différents de la santé et du bien-être utilisés dans ces enquêtes montrent tous que, plus le revenu familial diminue, plus les enfants risquent d'avoir des problèmes.

Selon les données tirées de ces enquêtes, les taux de santé médiocre, d'hyperactivité et de retard dans l'acquisition du vocabulaire sont beaucoup plus élevés chez les enfants issus de familles à faible revenu que chez ceux de familles à revenu moyen ou élevé. Les chances qu'un enfant participe à des activités sportives organisées sont radicalement moindres s'il vit dans une famille pauvre ou à revenu modeste; les taux de relations et d'activités sociales positives augmentent avec le revenu familial. Plus de 16 p. 100 des adolescents plus âgés de familles pauvres ne savent pas quoi faire de leur peau – ils ne fréquentent pas l'école et sont sans emploi – comparativement à moins de 4 p. 100 des adolescents issus de familles à revenu élevé.

Conséquences pour les enfants
Pourcentage d'enfants qui ...Tranches de revenu
 moins de 20 000 $ 20 000 $ à 39 999 $40 000 $ à 59 999 $60 000 $ à 79 999 $plus de 80 000 $
ont un état de santé inférieur à la moyenne13,48,68,18,35,1
ont un taux d'hyperactivité supérieur à la moyenne63,653,852,952,545,8
ont du retard dans l'acquisition du vocabulaire30,218,5 (20 000 $ - 29 999 $)17 (30 000 $- 39 999 $)12,1 (Plus de 40 000 $) 
ont des résultats médiocres en mathématiques 20,6 (< 40,000 $)15,212,211,1
ne participent pas souvent à des sports organisés69,253,339,231,221,6
ont de 16 à 19 ans, n'ont pas d'emploi et ne fréquentent pas l'école15,68,35,64,83,6
Source : Conseil canadien de développement social, à l'aide des données de l'Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes (1994-1995) et de l'Enquête sur les finances des consommateurs, 1996.

Où se situent les enfants issus de familles dont le revenu annuel est inférieur à 27 000 $ (seuil moyen de faible revenu de Statistique Canada) dans l'échelle de l'accès aux possibilités? Ils arrivent à l'avant-dernier rang sur le plan des résultats obtenus dans chacun des domaines susmentionnés.

Si l'objectif anti-pauvreté du Canada est d'égaliser à peu près les chances des enfants de devenir des adultes qui réussissent dans la vie, il faut déterminer les meilleurs moyens d'y arriver. Je ne suis pas en train de dire que toutes les familles doivent toucher un revenu égal, parce qu'une bonne proportion du revenu familial est consacrée à des dépenses qui n'ont rien à voir avec le développement de l'enfant. Il faut toutefois examiner minutieusement nos priorités sur le plan des dépenses publiques.

Plus nous pourrons offrir de soutien sous la forme de possibilités d'instruction, plus les gens seront susceptibles de devenir des citoyens productifs et autosuffisants (et des contribuables). Plus nous pourrons offrir de services publics, comme l'éducation, les services de garde d'enfants, les soins de santé et l'accès à la culture et aux loisirs, moins les chances d'un enfant dans la vie risqueront d'être gravement limitées par le revenu de sa famille.

Au Canada, nous devrions viser à réduire la «pauvreté des chances» chez les enfants et à accroître le nombre d'enfants qui réussissent leur transition vers l'âge adulte. Le succès dans la vie repose sur quatre ingrédients principaux chez les humains :

  • Une bonne santé – atteindre un état de bien-être physique, mental et émotif.
  • De bonnes aptitudes sociales – capacité de s'entendre avec les membres de sa famille, ses voisins et ses collègues de travail.
  • Une bonne faculté d'apprentissage – acquise grâce à l'éducation formelle, aux activités culturelles et récréatives.
  • Une bonne capacité de gagner sa vie – pouvoir assurer sa subsistance et celle de sa famille.

Les adultes qui réussissent ont été des enfants épanouis et un sain développement de l'enfant nécessite plus qu'une alimentation de base et un toit. Il dépend de l'accès aux ressources économiques et au logement, de l'accès à de bons soins de santé (y compris des soins prénatals et postnatals ainsi que des soins dentaires), de bons rapports parents-enfants et des expériences de garde positives, de l'accès à une bonne instruction et à des possibilités récréatives et culturelles, de la participation à la vie communautaire ainsi que d'un environnement physique à l'abri de la pollution et du crime.

Sachant tout cela, quel taux d'inégalité sur le plan des possibilités le Canada devrait-il tolérer? Premièrement, il y a la question de la moralité et de la justice sociale. Quel degré d'inégalité les Canadiennes et les Canadiens jugent-ils juste ou équitable? À quel point voulons-nous aider les enfants qui vivent dans des conditions médiocres sans qu'ils puissent rien y faire?

Deuxièmement, nous devons comparer les coûts de faire quelque chose aujourd'hui pour égaliser les chances et ce qu'il en coûtera à l'avenir de faire peu à présent. Selon la recherche effectuée par le CCDS, plus l'incidence des enfants qui vivent d'un très faible revenu est élevée aujourd'hui, plus les coûts économiques et sociaux risquent d'être importants plus tard, puisque moins d'enfants réussiront leur transition vers l'âge adulte.

Un dollar «économisé» aujourd'hui représente simplement plusieurs dollars de dépenses reportées. Par exemple, un bébé dans un service de soins néonatals intensifs coûte au système de soins de santé 8 400 $ par semaine. Si ce bébé était de faible poids à la naissance parce que sa mère était mal nourrie, nous n'avons pas économisé beaucoup d'argent en privant cette dernière d'un niveau convenable d'aide sociale pour qu'elle puisse se nourrir adéquatement pendant la grossesse.

Compte tenu des preuves indiquant que l'égalité des possibilités de succès d'un enfant augmente graduellement avec le revenu familial, vaut-il toujours la peine de discuter des seuils de pauvreté? Oui, dans la mesure où les seuils de faible revenu de Statistique Canada nous rappellent utilement qu'une proportion de notre population a des perspectives de succès médiocres. Les Canadiennes et les Canadiens acceptent-ils les seuils de faible revenu comme une mesure raisonnable de la pauvreté? Depuis 1976, les sondages Gallup montrent que l'opinion publique sur les niveaux de pauvreté reflète régulièrement les seuils de faible revenu de Statistique Canada. De toute évidence, pour la majorité de la population canadienne, les seuils de pauvreté proposés par l'Institut Fraser entraîneraient beaucoup trop de dénuement au Canada.

Toutefois, lorsque l'on examine la question de la pauvreté, notre société a une tâche beaucoup plus importante que de simplement débattre de données financières. Nous devons déterminer quel degré de pauvreté nous sommes prêts à accepter chez des enfants sans défense. Nous devons placer les discussions sur la pauvreté des enfants dans le contexte d'un développement de l'enfant réussi et cesser d'argumenter sur le nombre quotidien de grains de riz nécessaires pour survivre.

 

David P. Ross est directeur général du CCDS. Cet article est fondé sur une recherche qui sera publiée dans un rapport intitulé Un nouveau regard sur la pauvreté des enfants, que le Conseil prévoit diffuser à l'automne 1998, et sur des recherches précédentes pour Le progrès des enfants au Canada 1996 et 1997.


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