Canadian Council on Social Development
Perception - Volume 21, No. 1, June 1997

L'épanouissement sain des enfants est-il affecté par le revenu familial?


par David P. Ross et Paul Roberts

Au cours des dernières années, on a constaté une tendance marquée à s'éloigner de l'universalité des programmes sociaux au Canada et les soutiens du revenu encore en place ciblent de façon plus restreinte les personnes les plus démunies. Par exemple, les allocations familiales – une initiative qui versait un montant mensuel à tous les parents – ont été éliminées en 1993 et remplacées par la prestation fiscale pour enfants qui accorde des fonds publics seulement aux parents avec les plus bas revenus. Ces r emodèlements partent surtout du principe que seulement les plus pauvres au Canada ont besoin d'être aidés pour fournir à leurs enfants de meilleures conditions d'épanouissement.

Pourtant, certaines nouvelles données notables indiquent que les stratégistes de politiques publiques devraient agir avec prudence. À la suite de la publication de données inédites de l'Enquête nationale longitudinale sur les enfants et les jeunes (ELNEJ) menée par Statistique Canada sous les auspices de Développement des ressources humaines Canada, les chercheurs sont désormais mieux en mesure d'analyser les liens entre les caractéristiques du revenu familial et le bien-être des enfants.

Un regard à certains paramètres de l'ELNEJ montre que ce ne sont pas juste les plus pauvres des Canadiens qui ont du mal à procurer un environnement positif à leurs enfants. Comme on peut le voir dans les tableaux de cet article, à chaque tranche de reven u il y a un changement graduel des résultats, comme le niveau de préparation des enfants à l'école, l'état dépressif des parents et l'aptitude des familles à fonctionner normalement – des facteurs qui affectent tous l'épanouissement sain de l'enfant. Au f ur et à mesure que de nouvelles données de l'ELNEJ seront disponibles, nous pourrons examiner d'autres facteurs en corrélation avec le revenu familial et qui affectent le développement des enfants, comme l'éducation pendant la petite enfance et les expéri ences en garderie, les méthodes parentales et le comportement des parents, par exemple qui boivent et qui fument.

En attendant, notre analyse des données suggère que si les familles à revenu moyen et modéré subissent une baisse de revenu, cela aura probablement une répercussion négative sur l'épanouissement sain de leurs enfants. Malheureusement, les plus récentes do nnées de Statistique Canada sur le revenu des ménages indiquent que l'écart de revenu entre les familles riches et pauvres s'agrandit au lieu de se rétrécir. En 1995, la tranche de 60% des familles en bas de l'échelle des revenus n'a reçu que 30% de tous les gains et profits d'investissements, une baisse par rapport aux 34% de 1981.

Dans cet article, nous allons tenir compte de certains facteurs mesurés dans l'ELNEJ et les comparer avec les niveaux de revenu familial. Il faut préciser que ces résultats de la première année de l'ELNEJ portent sur des enfants de la naissance à 11 ans. Dans les prochaines années, l'enquête recueillera des données sur ces mêmes enfants qui grandissent, nous permettant ainsi d'étudier les résultats à l'âge adolescent.

Comment le revenu affecte-t-il la préparation à l'école des enfants de familles biparentales?

Préparation à l'ecole des enfants de 4 et 5 ans, au niveau normal et avancé, selonl'EVIP*, par revenu familial et par région, familles biparentales, 1994
REVENU FAMILIAL
RégionMoins de 30 000 $30 000 $ à 59 999 $60 000 $ et plusTotal
Atlantique76.7%88.4%94.3%86.2%
Québec80.4%90.5%95.4%90.2%
Ontario72.8%78.2%89.7%82.5%
Prairies75.8%84.5%93.3%86.2%
C-B69.5%85.0%83.6%82.2%
Canada75.5%84.5%90.8%85.4%
*Référence au test d'Échelle vocabulaire en image Peabody, utilisé pour déterminer le degré de préparation à l'école des enfants de 4 et 5 ans.
Source: préparé par le Centre de statistiques internationales au CCDS d'après les microdonnées de l'Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes 1994 de Statistique Canada.

Dans l'ensemble du pays, 75,5% des enfants de familles à plus faible revenu participantes au sondage de l'ELNEJ ont fait preuve d'une préparation normale ou avancée à l'école, par rapport à 84,5% des enfants des familles de la classe moyenne et à 90,8% de s enfants des familles à revenu élevé. Dans chaque région, la répartition des enfants à différents niveaux de revenu familial, considérés prêts à l'école, suivait la tendance nationale, bien qu'en Colombie-Britannique et en Ontario, la proportion d'enfant s prêts à l'école vivant dans des familles à faible revenu était plus basse que dans les autres régions, surtout au Québec. Dans l'ensemble, on trouvait la plus grande proportion d'enfants prêts à l'école au Québec et les plus petites proportions en C-B e t en Ontario. Ces résultats suggèrent que différents niveaux de soutien social, éducatif et du revenu disponibles dans les provinces risquent d'affecter le degré de préparation à l'école des enfants de familles pauvres.

Y-a-t-il plus de parents souffrant de dépression dans les familles pauvres que dans les familles plus aisées?

Enfants de familles biparentales foctionnant normalement, par revenu familial et par région, 1994
REVENU FAMILIAL
RégionMoins de 30 000 $30 000 $ à 59 999 $60 000 $ et plusTotal
Atlantique77.4%85.9%89.7%84.5%
Québec82.4%86.2%91.5%87.1%
Ontario73.7%82.9%89.5%84.6%
Prairies78.0%83.7%88.6%84.5%
C-B77.5%84.5%88.7%85.4%
Canada77.7%84.3%89.6%85.3%
*N.B. : L'ELNEJ a recueilli des données sur un adulte par famille. L'état de dépression de l'autre parent n'a pas été déterminé.
Source: préparé par le Centre de statistiques internationales au CCDS d'après les microdonnées de l'Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes 1994 de Statistique Canada.

À la différence de la préparation à l'école, qui mesure certains résultats particuliers de l'éducation des enfants, l'ELNEJ a mesuré la dépression parentale parce qu'elle a une répercussion importante sur l'épanouissement sain de l'enfant. Étant donné que c'était presque toujours les mères qui remplissaient les questionnaires de l'ELNEJ, les résultats de l'enquête sur la dépression parentale portent surtout sur les mères au lieu des pères.

Les résultats au tableau 2 sont basés sur les réponses des parents à une série de questions, qui ont ensuite été cumulées en points sur une échelle. On a établi certains seuils sur l'échelle pour déterminer les états dépressifs. Le résultat le plus signif icatif est que le revenu familial semble être en rapport avec le risque de dépression des parents. Au niveau national, près de 90% des enfants dans les familles à revenu plus élevé vivaient avec un parent ne souffrant pas de dépression, mais seulement tro is quarts des enfants des familles à faible revenu vivaient avec un parent ne souffrant pas de dépression.

À travers le pays, il y a peu de différence aux résultats des niveaux de dépression des parents à revenu moyen ou élevé. Cependant, la proportion des parents à faible revenu au Québec qui ne souffraient pas de dépression était notablement plus grande que celle en Ontario. Au Québec, plus de 80% des enfants de familles à faible revenu participant à l'enquête vivaient avec un parent ne souffrant pas de dépression, tandis qu'en Ontario ce nombre passe à moins de trois quart pour les enfants à ce niveau de re venu. Ces résultats sous-entendent que d'autres facteurs, comme le soutien social, qui peuvent influencer la santé mentale des parents, diffèrent peut-être d'une province à l'autre et nécessitent donc une étude plus approfondie.

Les familles à faible revenu ont-elles plus de risques d'être dysfonctionnelles que les familles à revenu plus élevé?

Enfants de familles biparentales fonctioonat normalement, par revenu familial et par région, 1994
REVENU FAMILIAL
RégionMoins de 30 000 $30 000 $ à 59 999 $60 000 $ et plusTotal
Atlantique89.8%94.4%96.5%93.7%
Québec87.8%93.3%93.2%92.2%
Ontario90.0%93.1%95.0%93.5%
Prairies88.7%91.5%96.1%92.7%
C-B88.6%92.2%95.9%93.4%
Canada89.0%92.9%95.0%93.1%
Source: préparé par le Centre de statistiques internationales au CCDS d'après les microdonnées de l'Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes 1994 de Statistique Canada.

L'état fonctionnel des familles a un impact considérable sur l'épanouissement sain de l'enfant. L'ELNEJ a posé une série de questions aux parents pour déterminer le degré positif et de soutien de l'atmosphère à la maison ainsi que la qualité des relations entre les parents et leurs enfants. Les réponses individuelles ont ensuite été cumulées en un seul chiffre sur une échelle. D'après des seuils bien établis, les familles étaient alors considérées dysfonctionnelles ou non. Le tableau 3 montre que le fonct ionnement familial sain des familles biparentales est aussi affecté par le revenu mais pas autant que le niveau de dépression parentale ou le degré de préparation à l'école des enfants. La proportion des enfants, de la naissance à 11 ans, vivant dans des familles normalement fonctionnelles, est passé de 89% dans les ménages à faible revenu à 90% dans les familles à revenu plus élevé. Il n'y avait aucune différence régionale prononcée.

Et les familles monoparentales?

Si les familles monoparentales avaient fait partie de l'analyse ci-dessus, aurions-nous constaté une courbe différente des résultats? Une analyse préliminaire suggère que si on avait ajouté les familles monoparentales au total, la proportion générale des parents souffrant de dépression dans le groupe à faible revenu aurait augmenté. Mais les enfants en famille monoparentale semblent avoir autant de probabilités de vivre dans une famille fonctionnelle que ceux en famille biparentale, et être prêts à l'écol e dès 4 ou 5 ans.

C'est une découverte intéressante, étant donné qu'une bien plus grande proportion de familles monoparentales tombent dans la catégorie des faibles revenus que les familles biparentales. La variable étudiée ici, selon laquelle le fait d'être seul à élever des enfants semble avoir un effet négatif plus net sur l'environnement des enfants, est en fonction du niveau de dépression parentale. Une plus grande proportion de parents seuls – dont 90% sont des femmes – indiquent souffrir de dépression que ceux qui v ivent avec un conjoint. Les conséquences d'être un parent seul sur l'épanouissement sain de l'enfant est un sujet auquel on porte beaucoup d'intérêt actuellement et que le CCDS va étudier plus à fond.

David P. Ross est le directeur général du CCDS. Paul Roberts est conseiller de recherche au Centre de statistiques internationales du CCDS.

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