Search:


Perception | Volume 21, #1 (Summer 1997)


Les femmes regagnent-elles du terrain dans la course aux salaires?

par Katherine Scott and Clarence Lochhead

Cet article est un extrait du prochain rapport de la Collection sur la recherche sociale, Are women catching up in the earnings race? qui sera publié par le CCDS en juillet 1997.


Un article de presse plus tôt cette année a attiré notre attention. D'après l'article, un chercheur à Statistique Canada avait trouvé que l'écart de salaires entre les hommes et les femmes s'était considérablement rétréci au cours des dernières années et il prédisait la fin proche de la discrimination entre les sexes sur le marché du travail. Quelques mois plus tard, le Congrès du travail du Canada publiait un rapport sur la situation de travail des femmes : il concluait que l'écart des salaires entre hommes et femmes persistait et qu'en fait, dans certains cas, il s'élargissait.

Afin d'éclaircir la réalité derrière le récit sur les gains des femmes, nous avons mené notre propre analyse, à l'aide des données de 1984 et 1994 de l'Enquête sur les finances des consommateurs de Statistique Canada. Notre recherche consistait à explorer si les salaires des hommes et des femmes convergeaient ou non vers une égalité entre les sexes sur le marché du travail. C'est une question importante étant donné que des salaires équitables entraînent un plus haut degré d'autonomie pour les femmes, leur donnant ainsi les moyens de renégocier l'inégalité des sexes à la maison, au travail, dans la communauté et dans les gouvernements.

Les salaires des femmes augmentent peu à peu

Lorsqu'on examine les salaires moyens, on constate que dans les deux dernières décennies les gains des femmes ont augmenté tandis que ceux des hommes n'ont pas bougé. Parmi toutes les femmes gagnant un revenu, le salaire moyen a grimpé pendant les années 80, passant de 17 169 $ en 1981 – l'année de pointe avant la récession – à 19 153$ en 1989 (valeur en dollars de 1995). Depuis la récession de 1990-91, les salaires des femmes sont restés relativement inchangés, ayant sensiblement monté jusqu'en 1995 à 20 219$. Parmi les femmes qui travaillent à temps plein toute l'année – celles qui travaillent 30 heures ou plus par semaine pour au moins 49 semaines – les salaires ont aussi augmenté entre 1981 et 1995 : en 1981, leur salaire moyen était de 25 820$ (en dollars 1995) et en 1995 il était passé à 29 700$.1

Par conséquent, le ratio des gains des femmes par rapport aux gains des hommes a grimpé de 53,6% en 1981 à 65,1% en 1995. Comme on peut s'y attendre, le ratio des gains entre travailleurs à temps plein toute l'année est plus élevé, mais les augmentations du ratio ont été plus petites pendant cette période. En examinant une autre mesure comparative, la portion des salaires gagnés par des femmes est aussi plus élevée. En 1981, les travailleuses gagnaient 29% de tous les salaires; cette portion a augmenté à 35% en 1995. Parmi les personnes travaillant à temps plein toute l'année, les femmes ramènent désormais à la maison 33% de tous les salaires, une hausse par rapport aux 25% de 1981.2

La présence accrue des femmes sur le marché du travail rémunéré, combinée à une diminution de l'écart dans les gains moyens, suggère que les conditions d'emploi et les salaires des hommes et des femmes sont en fait convergents – que l'intégration historique des femmes dans l'économie officielle va vers l'élimination éventuelle de l'inégalité des salaires selon le sexe sur le marché du travail. De nos jours, les femmes ont bien plus de probabilités d'avoir un emploi rémunéré qu'à aucune autre période de l'histoire au Canada, et leur portion des gains sur le marché du travail a augmenté en conséquence.

Pourtant ce que ces données révèlent est limité. Un écart de salaires qui diminue, par exemple, peut provenir de deux tendances très différentes : soit des petites améliorations pour l'ensemble des femmes, ou de grosses augmentations parmi relativement peu de femmes. Un examen plus approfondi de l'hypothèse de la «convergence» exige d'analyser la répartition de toutes les personnes gagnant un revenu. Nous devons donc étudier si la place des femmes dans le cadre de la répartition des gains converge avec la place des hommes. Nous avons posé les questions clés suivantes :

  • Quelle proportion de femmes trouve-t-on dans les tranches du bas, du milieu et du haut de la répartition sur l'échelle des salaires? Ces proportions ont-elles évolué avec le temps?
  • Traditionnellement, la majorité des personnes avec les revenus plus élevés ont été des hommes : les femmes font-elles de plus en plus partie de cette catégorie? La composition d'hommes et de femmes parmi les personnes à petits salaires change-t-elle aussi?

Remarque sur la méthodologie

Pour commencer notre analyse, nous avons utilisé des données de 1984 pour répartir les personnes gagnant un revenu – des hommes et des femmes de 18 à 64 ans – en 10 groupes appelés déciles. Chaque décile contient 10 p. cent de travailleurs, le décile du bas correspondant aux 10 p. cent de travailleurs avec les plus bas salaires et le décile du haut correspondant aux 10 p. cent de travailleurs avec les salaires plus élevés.3 Les valeurs en dollars qui définissent ces déciles sont inscrites au Tableau 1. Par exemple, en 1984, le groupe de 10 p. cent au bas de l'échelle des travailleurs à temps plein toute l'année avaient des gains annuels de 14 121$ ou moins, tandis que le groupe des 10 p. cent du haut avaient des gains de 57 395$ ou plus (chiffres exprimés en dollars de 1994). Il est important de se rappeler que ces revenus sont des gains annuels par individu, et non par famille.

Tableau 1 : Travailleurs à temps
Déciles de travailleurs en 1984Gains annuels (en $ de 1994)
10 (plus haut)57 395 ou plus
948 224 $ - 57 394 $
842 168 $ - 48 223 $
736 778 $ - 42 167 $
632 510 $ - 36 777 $
528 290 $ - 32 509 $
424 020 $ - 28 289 $
319 577 $ - 24 019 $
214 122 $ - 19 576 $
1 (plus bas)14 121 $ ou moins
TotalTous les niveaux
Source: Centre de statistiques internationales au CCDS d'après les microdonnées de l'Enquête sur les finances des consommateurs 1985 de Statistique Canada (revenus de 1984).

En suivant les catégories de gains correspondant aux 10 déciles présentés au Tableau 1, nous allons maintenant examiner la «place» des femmes et des hommes dans cette structure d'ensemble des gains. Nous essayons de déterminer les proportions respectives de femmes et d'hommes qui se trouvent dans les catégories des revenus du bas, du milieu et du haut. Si le marché du travail était vraiment neutre par rapport au sexe, on trouverait la même répartition d'hommes et de femmes. On s'intéresse aussi aux changements au cours des derniers dix ans. Si le marché du travail évoluait vers une convergence des gains des femmes et des hommes, on aurait une plus grande symétrie en 1994 qu'en 1984. Avec cette méthodologie, nous pouvons présenter un portrait détaillé des gains pendant cette période, en faisant ressortir le progrès des femmes et des hommes par rapport aux tendances générales dans l'économie canadienne.

Les femmes sont encore concentrées au bas de l'échelle

Le graphique 2 montre la répartition des travailleurs hommes et femmes à temps plein toute l'année. Les barres du graphique 2 représentent la répartition des hommes et des femmes en 1984 et les triangles et astérisques représentent ces répartitions respectives dix ans plus tard. En bref, les femmes ont beaucoup plus de probabilités de se trouver en bas de l'échelle des revenus que les hommes. C'était vrai en 1984, et c'est toujours vrai dix ans plus tard. Par exemple, en 1994, 13,4 p. cent des femmes gagnant un revenu avaient des gains annuels d'environ 14 000 $ ou moins (le décile du bas), tandis qu'on ne trouvait que 5,9 p. cent des hommes dans cette catégorie. À l'autre bout de l'échelle par contre, il n'y avait que 3,8 p. cent de femmes dans le décile du haut par rapport à 18,1 p. cent d'hommes.

Mais il y a eu un déplacement dans la répartition des femmes travaillant à temps plein toute l'année vers les tranches de salaires plus élevés. Par exemple en 1984, 48 p. cent des travailleuses à temps plein toute l'année gagnaient moins de 24 000 $ – les trois déciles du bas – par rapport à 18,8 p. cent des hommes.4 En 1994, 39,9 p. cent des travailleuses étaient dans cette catégorie, une baisse de 8,1 points de pourcentage. Il y a eu peu de changements dans la proportion d'hommes avec des gains annuels de moins de 24 000$. On trouve encore la plus grande portion d'hommes travaillant à temps plein toute l'année dans les tranches du haut de l'échelle des salaires. En fait, la plus grande concentration de travailleurs du sexe masculin (30,9%) se trouve dans les neuvième et dixième déciles, gagnant plus de 48 000 $ par an.

L'égalité des salaires est-elle au détour du chemin pour les femmes?

Notre analyse révèle un mouvement vers le haut dans la répartition générale des salaires des travailleurs au Canada entre 1984 et 1994, dû en grande partie aux avancées accomplies par les femmes, tandis que la situation des hommes dans l'ensemble de la répartition des salaires est restée relativement stable. Même si les gains des femmes ont été importants dans la réduction de l'écart des revenus entre hommes et femmes, surtout parmi les travailleurs à temps plein toute l'année, la majorité des femmes est encore concentrée au bas de l'échelle des salaires. En bref, des différences tenaces au niveau des salaires des hommes et des femmes, combinées à des relativement petites avancées par quelques femmes, suggèrent qu'on a encore du chemin à faire avant d'atteindre l'égalité des salaires sur le marché du travail.

Dans notre étude plus complète, nous examinons l'impact de l'évolution du profil d'âge de la population sur la répartition des salaires. Cela va nous aider à comprendre quels groupes de femmes font des avancées et où elles se placent par rapport à leurs homologues masculins.

Notes

1 Les salaires ont augmenté de 18 p. cent parmi toutes les femmes avec un revenu entre1981 et 1995; le taux d'augmentation a été de 14 p. cent chez celles à temps plein toute l'année. Les salaires des hommes sont restés stables, n'augmentant que de 2 p. cent chez les travailleurs à temps plein toute l'année et de 3 p. cent pour tous les hommes. Statistique Canada, Gains des hommes et des femmes en 1994, Catalogue 13-217, 1995, Tableau explicatif I.

2 Portions des salaires des femmes d'après les calculs de Statistique Canada, Gains des hommes et des femmes en 1994, Tableau explicatif I, III.

3 Au Tableau 1, certains déciles comprennent un peu plus de 10 p. cent de travailleurs et d'autres un peu moins, parce qu'il n'y a pas de seuils de salaires qui divisent les données de l'enquête en groupes précis de 10 p. cent.

4 Nous avons utilisé les trois déciles du bas comme mesure sommaire pour examiner les déplacements par répartition parmi tous les travailleurs à temps plein toute l'année.

 


Canadian Council on Social Development, 190 O'Connor Street, Suite 100, Ottawa, Ontario, K2P 2R3