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Perception | Volume 20, #4 (Spring 1997)


Au-delà de la baguette magique :
plan en cinq actes pour la création d'emplois

par David P. Ross

Cet article est basé sur une présentation de David Ross, directeur général du CCDS, lors d'un colloque sur la création d'emplois, organisé en janvier 1997 par le Centre canadien de recherche en politiques de rechange.


La pauvreté, les tensions familiales, l'alcoolisme et la drogue, la négligence des enfants ... longue et inquiétante est la liste des malaises sociaux qui se multiplient quand les personnes ne peuvent trouver un emploi régulier bien payé. La prévalence de ces maux dénonce la principale menace à la paix sociale et à la sécurité de nos jours – le manque d'emplois décents. Malheureusement, aucune baguette magique – que ce soit sous forme de réductions d'impôts, de baisse des taux d'intérêt, d'élimination des programmes sociaux, de rejet du salaire minimum légiféré, ou de milliards dépensés dans des projets qui «fabriquent» du travail – ne va créer des emplois. Si la création d'emplois était un exercice facile et sans peine, on l'aurait sûrement déjà trouvé.

Il est temps que les Canadiens dépasse le préjugé général que le problème du chômage est trop vaste pour s'y attaquer ou que la solution réside à l'extérieur de nos frontières. Voici un plan d'action en cinq actes qui créerait, à mon avis, de 350 000 à 500 000 emplois supplémentaires d'ici à l'an 2000, réduisant ainsi le taux de chômage actuel de 10 p. cent à 6,5 p. cent.

Réinvestir dans les services publics

Le secteur public à tous les niveaux fournit à notre société les biens et services dont elle a besoin. Les routes, les hôpitaux, les écoles, les parcs et les centres culturels font partie des espaces partagés qui nous unissent comme nation. Quand on tranche dans le secteur public, c'est aussi dans nos espaces communs et dans notre patrimoine. Entre 1991 et 1995, plus de 73 000 enseignants, infirmières, travailleurs sociaux, écologistes et autres fonctionnaires ont été rayés de la liste des salaires public s. L'élimination de ces emplois stables, bien payés a des répercussions bien au-delà des foyers individuellement touchés par les réductions d'effectifs. Dans les petites communautés, les pertes d'emplois causent un effet de domino qui entraîne une réducti on de la demande des consommateurs et une perte de confiance, ce qui fomente d'autres pertes d'emploi quand d'autres entreprises réduisent à leur tour leur personnel.

C'est fatigant d'entendre les politiciens rabâcher comment grâce aux coupures du secteur public ils ont «économisé» l'argent des contribuables. Tiennent-ils compte des coûts entraînés par ces coupures, comme l'augmentation des prestations d'assurance chômage, les demandes d'assistance sociale et de pension d'invalidité du RPC, en plus des lourdes pertes en revenus d'impôts résultant des diminutions de revenus et de dépenses des consommateurs? Leurs épargnes à l'aveuglette ont peut-être l'air de réduire le déficit fiscal, mais toute réduction sera de courte durée. Et le déficit social qui en découle, comme entémoignent l'augmentation de la dysfonction familiale et la hausse des activités criminelles, par exemple, représente pour l'avenir une bombe fiscale à retardement.

Les gouvernements doivent recommencer à créer des emplois. Si on remettait du personnel dans un tiers des 73 000 postes du service public qui ont été éliminés à travers le pays, afin de combler des trous se creusant dans des secteurs critiques comme les soins de santé, l'éducation et la protection de l'environnement, on redonnerait du travail à près de 25 000 personnes au Canada ce qui contribuerait aussi à la prospérité de leur communauté.

Le leadership corporatif et la responsabilité sociale

Tout au long de la décennie passée, les demandes du monde des affaires ont été en grande partie satisfaites par les gouvernements. On a demandé de réduire le déficit public, des taux d'intérêt plus bas, des prix stables, moins d'impôts pour les entreprises, moins de règlements des gouvernements et un commerce libéralisé. Et les gouvernements ont cédé. Mais dans quel but? Une croissance économique relativement solide n'a pas produit les emplois promis.

La règle d'or qui a guidé les affaires des années 90 a été d'optimiser les bénéfices d'investissement à court terme des actionnaires. Mais à la fin du compte, les employés et leur communauté se retrouvent dans la rue, tandis que les actionnaires et les P.D.G. font des fortunes. Les dirigeants d'affaires devraient commencer à repenser leurs profits à court terme par rapport au lourdes conséquences du chômage élevé pour les familles, les communautés, les gouvernements et les autres entreprises. De la même façon que les corporations ont commencé à contre coeur à accepter la nécessité de pratiques responsables pour l'environnement, elles doivent aussi commencer à accepter la responsabilité d'un système de comptabilité sociale qui reconnaisse les coûts réels autant que les avantages de leurs décisions.

Si les 100 entreprises les plus profitables sur la liste du marché de la bourse de Toronto – qui collectivement ont déclaré près de 30 milliards de profits en 1995 – engageaient ne serait-ce que deux nouveaux membres dans leur personnel pour chaque million de profit qu'elles réalisent, elles créeraient 60 000 emplois de plus, et ce sans faire de trous dans leurs profits ou les avoirs de leurs actionnaires. Étant donné que c'est notre jeunesse qui subit les taux les plus élevés de chômage, ces compagnies devraient commencer par embaucher des jeunes travailleurs. Cela occasionnerait des bénéfices au-delà du salaire immédiat : en donnant une formation professionnelle et des débouchés d'emploi aux jeunes d'aujourd'hui – les parents de demain – on assure la santé et la prospérité de la prochaine génération.

Et à propos des banques?

On ne peut parler de création d'emplois sans examiner le rôle pivot joué par les grandes banques du Canada, qui font d'énormes profits. Ces six grandes institutions à charte fédérale sont comme des aspirateurs géants, absorbant les épargnes des comptes de dépôt dans tous le pays. Les banques décident alors comment elles utiliseront nos épargnes, soit pour concéder des prêts servant à financer des achats de consommateurs, des affaires qui démarrent ou s'agrandissent, ou encore servant à financer des prises de contrôle corporatives injustifiées. Le public accorde d'énormes pouvoirs discrétionnaires aux gérants de prêts bancaires. On devrait se demander pourquoi les banques, en échange de ce privilège de charte fédérale, ne font pas une contribution plus importante à la communauté en fournissant plus d'accès à notre capital aux Canadiens et Canadiennes qui désirent lancer ou agrandir une entreprise. Des prêts de sommes relativement modestes à des femmes et hommes entreprenants avec des idées pour de nouvelles affaires seraient moins risqués que, par exemple, de financer l'empire immobilier Reichmann dans les années 1980.

Si les banques allouaient rien qu'une petite proportion de leur six milliards de dollars de profits en 1996 à des nouvelles entreprises commerciales, elles pourraient créer un nombre considérable d'emplois. Ne serait-ce que 10 p. cent de ces profits constitueraient 600 millions de dollars de capital de départ – assez pour donner un crédit de 50 000 $ à 12 000 nouveaux entrepreneurs. Cette stratégie créerait des emplois pour les entrepreneurs, les personnes qu'ils embaucheraient, et autres personnes dans la communauté qui tireraient avantage des retombées économiques positives de ces nouvelles entreprises. Il y a le potentiel de créer plus de 35 000 emplois chaque année avec ce genre d'initiative.

La Banque canadienne impériale de commerce (CIBC) a récemment annoncé un fonds de prêts de 100 millions pour la création d'emplois en petite entreprise. Ce fonds est une démarche positive, mais qui pourrait être améliorée pour offrir des services encore plus appréciables. En ce moment, il est restreint à l'expansion de petites entreprises, excluant donc des affaires nouvelles. Et il y manque la composante plus agressive "d'approche" ou "de vitrine" qui est nécessaire aujourd'hui pour effacer l'image négative des banques chez les jeunes entrepreneurs en germe. Avec ces amendements, le fonds du CIBC pourrait servir de modèle aux autres grandes banques.

Emplois du secteur tertiaire

Selon un sondage récent, la plupart des organismes charitables enregistrés ont vu s'accroître la demande de leurs services. Ils aimeraient embaucher plus de personnel, mais n'ont pas les finances nécessaires. Si les gouvernements et le secteur privé leur procuraient des fonds, les organismes à but non lucratif pourraient développer plus de ressources en combinant des emplois rémunérés avec les efforts des bénévoles. Cela entraînerait plus d'activités communautaires, stimulerait l'économie locale et créerait des emplois.

Les initiatives suivantes stimuleraient la croissance d'emplois dans le secteur tertiaire :

  • établissement de corporations de développement économique communautaire (DEC), de coopératives de travailleurs et mécanismes semblables;
  • offre de subventions de salaires ou de programmes d'internat pour permettre aux organismes bénévoles d'embaucher du personnel supplémentaire sur la base d'un partage des coûts avec les gouvernements, les entrepreneurs et les fondations;
  • amélioration fiscale des crédit d'impôts pour encourager les donations charitables.

Si on apportait un soutien fédéral et provincial à 6 000 projets de DEC dans des petites communautés – 30 000$ pour un coordinateur, plus un petit capital administratif de 20 000$, extrait du secteur privé local et de contributions bénévoles – on pourrait créer au moins 30 000 emplois pour un coût de 300 millions aux gouvernements qui les financeraient. On pourrait créer 70 000 emplois de plus si les gouvernements offraient des allocations de salaires aux organismes charitables pour embaucher du personnel (en supposant un nouvel emploi créé dans chacun des 70 000 organismes charitables enregistrés au Canada). Une partie du soutien financier pour ces initiatives pourrait provenir de crédits d'impôts améliorés et autres incitatifs.

Réduction volontaire des heures de travail

À la suite des progrès technologiques des dernières décennies et de l'augmentation de la productivité qui en a résulté, il est peu probable que nous serons capable de créer plus d'emplois sans réduire et redistribuer nos heures de travail. Un enquête approfondie menée en 1985 a trouvé que presque un tiers des travailleurs seraient prêts à accepter une forme quelconque de réduction volontaire du temps de travail accompagnée d'une réduction correspondante de salaire. Les analystes de l'étude ont estimé que la réduction des journées de travail, l'augmentation de congés payés et les années sabbatiques autofinancées, produiraient l'équivalent d'une augmentation de deux à quatre p. cent d'emplois, soit entre un quart et un demi million d'emplois supplémentaires .

Une enquête plus récente de Statistique Canada indiquait que seulement environ six p. cent des personnes qui ont un emploi au Canada réduiraient volontairement leur temps de travail et leur salaire. L'insécurité de l'emploi a probablement modifié leur dés ir de réduire leur temps de travail rémunéré. Néanmoins, des dizaines de milliers de personnes au Canada sont encore prêtes à réduire leur temps de travail, et beaucoup plus aimeraient probablement le faire si les gouvernements et les entreprises leur donnaient les incitatifs nécessaires.

Dans le rapport de 1994 sur le temps de travail commandité par le gouvernement fédéral (le rapport Donner), les auteurs ont proposé une série de méthodes pour permettre aux gouvernements et aux entreprises au Canada d'encourager une meilleure distribution du travail disponible, comme :

  • mettre au prorata les avantages sociaux des entreprises et du gouvernement pour les travailleurs à temps partiel;
  • accorder aux employés le droit de refuser les heures supplémentaires au-delà de la semaine normale de 40 heures;
  • encourager de récupérer en temps libre les heures supplémentaires au lieu de les payer;
  • offrir des options de retraite par étape pour les travailleurs plus âgés;
  • accroître la possibilité d'absences pour raisons familiales et personnelles.

Ne serait-ce qu'un p. cent d'augmentation d'emplois dû aux initiatives de redistribution du travail, cela entraînerait 125 000 emplois de plus. Et avec des efforts plus substantiels, on pourrait causer une augmentation de deux p. cent, soit créer 250 000 nouveaux emplois.

Il est temps d'agir

Le plan en cinq actes tracé ici étalerait la responsabilité de la création d'emplois entre les gouvernements, les gens d'affaires, les travailleurs et les organismes communautaires. Chacune des mesures à elle seule produirait des résultats, mais si elles étaient toutes appliquées en parallèle, elles entraîneraient un dividende d'emplois encore plus grand – entre 350 000 et 500 000 emplois au cours des trois prochaines années – à cause de la synergie entre ces activités. Par exemple, les gens auraient plus confiance de lancer une petite affaire si les agences publiques n'éliminaient pas des dizaines de milliers d'emplois. Les consommateurs seraient plus enclins à dépenser davantage s'il y avait moins de pertes d'emplois à cause des réductions d'effectifs des corporations. Une perspective d'emploi plus positive et une plus grande sécurité économique donneraient aux personnes la confiance de réduire leurs heures de travail. Et avec nos malaises sociaux qui s'accumulent de nos jours, il n'y a plus de temps à perdre à se morfondre. Passons à l'action.

 

David is Executive Director of the CCSD.


Canadian Council on Social Development, 190 O'Connor Street, Suite 100, Ottawa, Ontario, K2P 2R3