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par Katherine Scott
En novembre, le Conseil canadien de développement social (CCDS) a annoncé la parution d'un rapport exhaustif sur la situation des enfants et des jeunes au Canada, intitulé Le progrès des enfants au Canada, 1996. Ce rapport de 64 pages, sous format magazine, mesure le bien-être des enfants selon les principaux facteurs qui affectent leur vie – leur famille, leur sécurité économique, leur sécurité physique et l'accès aux ressources communautaires, comme les soins de santé et l'éducation. On y passe aussi en revue la situation des enfants et des jeunes dans différents groupes d'âge, en évaluant leurs conditions de santé, leur participation sociale, leurs compétences académiques et leur situation sur le marché du travail.
Le rapport du progrès, qui est le premier d'une série annuelle, révèle des domaines dans lesquels les enfants au Canada s'en sortent bien et d'autres qui sont par contre dignes d'inquiétude. Dans les années à venir, nous allons mesurer le progrès des enfants au Canada par rapport aux points de repères établis dans le rapport de 1996. Cela représente l'un des projets du CCDS visant à développer des indicateurs sociaux du bien-être au Canada.
Signes encourageants
Le progrès des enfants au Canada analyse les données de l'Enquête longitudinale nationale sur les enfants (ELNE), conduite par Statistique Canada. Cette enquête confirme que les enfants au Canada grandissent dans un éventail de situations familiales. Mais la diversité des familles d'aujourd'hui et la reconnaissance du stress associé à élever des enfants n'ont pas pour autant mené à la désintégration de la famille. D'après l'ELNE, la plupart des parents déclarent être satisfaits de leur vie et que leur famille marche bien.
En 1994, la grande majorité des enfants de moins de 12 ans – 84,2 p. cent – vivaient dans des familles biparentales malgré l'augmentation des divorces et des séparations et 78,7 p. cent vivaient avec leurs deux parents biologiques ou leurs parents adoptifs. Parmi le reste des enfants, 15,7 p. cent vivaient dans des familles monoparentales, dont 92,8 p. cent dirigées par une mère, et moins de 1 p. cent vivaient sans parent – avec un tuteur ou dans un foyer de groupe par exemple. Plusieurs des enfants qui passent par une séparation de leurs parents vont par la suite vivre dans une belle-famille – définie comme un couple marié ou en union libre avec au moins un enfant de l'un des conjoints. En 1994, 8,6 p. cent des enfants vivaient dans des familles reconstituées.1
Enfants par type de famille, 1994
Moins de 10 p. cent des enfants jusqu'à l'âge de 11 ans vivaient avec des parents souffrant de symptômes de dépression en 1994. Ce qui est rassurant pour la majorité des enfants, car les études montrent que les enfants élevés par des parents qui ont de graves problèmes de dépression ont tendance à avoir des difficultés à s'entendre avec les autres et à l'école.
La majorité des enfants au Canada vivent dans des familles qui fonctionnent bien. Plus de 90 p. cent des parents dans le sondage de l'ELNE avaient des réponses qui indiquaient des bonnes relations familiale. Presque tous les parents ont déclaré avoir un degré modéré ou élevé de soutien social. Les réseaux à l'intérieur et à l'extérieur de la famille offrent un soutien essentiel tant aux enfants qu'aux parents.
Signes inquiétants
La pauvreté et l'insécurité économique demeurent des menaces graves à l'épanouissement sain de l'enfant. En 1994, il y avait au Canada 1,4 million d'enfants élevés dans des ménages avec un revenu sous le seuil de faible revenu de Statistique Canada, et plusieurs nettement au-dessous de ce seuil de pauvreté.2 Bien d'autres enfants vivaient dans des ménages à revenu modeste dont le revenu a baissé au cours des dix dernières années, tandis que le coût d'élever des enfants a augmenté et que l'offre d'emploi assuré et à plein temps s'est effondrée.
Afin d'étudier l'impact d'être élevé dans une famille avec des ressources financières limitées, on a divisé les enfants de la naissance à 11 ans en trois groupes de revenus. (Le revenu total du ménage comprend le revenu du marché, les investissements et transferts du gouvernement, avant impôts, de tous les membres de la famille). Nous avons trouvé que 25,7 p. cent des enfants sont élevés dans des ménages
dont le revenu est inférieur à 30 000 $ par ans; 41,6 p. cent dans des ménages avec un revenu de 30 000 $ à 59 000 $ par an; et 32,8 p. cent dans des ménages mieux nantis avec un revenu d'au moins 60 000 $ par an. Plus de 90 p. cent des enfants dans la plus basse tranche de revenus vivaient aussi dans des ménages dont le revenu total se situait au-dessous du seuil de faible revenu de Statistique Canada (ajusté à la taille de la famille et de la communauté).
Les résultats de l'ELNE suggèrent qu'il y a une corrélation entre le revenu du ménage et les conséquences à niveau familial, comme la dépression parentale et le bon fonctionnement de la famille. Parmi les enfants des ménages à faible revenu, 17,5 p. cent étaient élevés par des parents marquant un degré élevé sur l'échelle de la dépression. par rapport à 8,3 p. cent d'enfants dans les revenus de la classe moyenne et seulement 4,8 p. cent d'enfants avec des parents dans la tranche supérieure des revenus. Le revenu familial s'est aussi révélé un facteur important dans la distinction entre familles «fonctionnelles» et «dysfonctionnelles» (en utilisant les chiffres de l'échelle de fonctionnement familial Chedoke-McMaster). Dans les ménages à faible revenu, 14,6 p. cent des enfants vivaient dans des familles considérées dysfonctionnelles; par rapport à 7,5 p. cent des enfants dans les revenus de la classe moyenne et 5 p. cent des enfants dans la tranche supérieure des revenus.
Répartition des enfants (de 0 à 11 ans) selon le revenu du ménage, par caractéristiques familiales délectionnées, 1994
| Conséquences | Faible revenu moins de 30 000 $ | Revenu moyen de 30 000 à 59 999 $ | Revenu élevé 60 000 $ ou plus |
| Symptômes de dépression parentale | 17,5 % | 8,3 % | 4,8 % |
| Famille dysfonctionnelle | 14,6 % | 7,5 % | 5,0 % |
Les différences dans le revenu familial sont aussi associées aux conséquences chez les enfants. Les chiffres du Peabody Picture Vocabulary Test (PPVT) – un examen servant à évaluer la capacité verbale et les aptitudes scolaires de l'enfant – ont montré que 25,3 p. cent des enfants de familles à faible revenu avaient des résultats indiquant un développement retardé par rapport à seulement 15,6 d'enfants des familles de la classe moyenne et 9,2 p. cent d'enfants des familles à revenu supérieur. De la même façon, les enfants avec un faible poids à la naissance ont plus de probabilité de naître dans des familles à faible revenu que dans les familles à revenu moyen ou supérieur. Le faible poids à la naissance est lié à la mortalité infantile et à des problèmes de santé, puis à des troubles d'apprentissage et des problèmes sociaux plus tard dans la vie des enfants qui survivent.
Répartition des enfants, selon le revenu du ménage par âge et caractéristiques de l'enfant s´lectionnées, 1994
| Conséquences | Faible revenu moins de 30 000 $ | Revenu moyen de 30 000 à 59 999 $ | Revenu élevé 60 000 $ ou plus |
| PPVT (de 4 à 5 ans) développement retardé | 25,3 % | 15,6 % | 9,2 % |
| Faible poids à la naissance (de 0 à 3 ans) | 6,5 % | 6,3 % | 4,2 % |
Implications pour la politique familiale
Par rapport aux pays européens, le Canada n'a pas une très bonne tradition de soutien aux enfants et aux familles. À l'exception du Québec, les gouvernements au Canada ont généralement laissé aux parents et aux familles l'entière responsabilité d'élever les enfants. Les gouvernements successifs des provinces et du fédéral ont répugné à établir des politiques publiques et des programmes qui enfreignent les droits de la vie privée des personnes et des familles, ou qui empiètent sur ce que l'on considère la responsabilité des parents envers leurs enfants. Ce modèle de politique familiale orientée à la vie privée aide à expliquer pourquoi le Canada n'offre aucune provision dans son système fiscal pour les coûts associés à élever les enfants et, malgré une pression considérable, refuse de créer un système national de garde d'enfants.3
Depuis les années 80, les mécanismes de soutien en place a été encore plus dirigé vers les familles à faible revenu. L'élimination finale des allocations familiales en 1992 a couronné une décennie de réductions de transferts de fonds aux familles avec enfants. Même si le nombre de services à la famille et à l'enfance, comme les programmes de protection de l'enfance et sur la violence familiale, a augmenté pendant les années 80, les récentes coupures fédérales et provinciales menacent l'infrastructure de services existante. Les efforts visant à développer des programmes de promotion et de prévention destinées aux enfants et aux familles à risque – tels ceux financés dans le cadre du Plan fédéral d'action communautaire pour les enfants – ont été réduits. Les programmes pour les familles et les enfants sont à présent presque exclusivement destinés à réduire la pauvreté et à venir en aide aux enfants à risque élevé.
En l'absence d'une politique claire et suivie sur les enfants et les familles, le Canada échoue à fournir un environnement de soutien essentiel à tous les enfants pour grandir et s'épanouir, surtout ceux à risque plus grand. Nos données démontrent que beaucoup d'enfants et d'adolescents continuent à ressentir les conséquences néfastes de grandir avec des familles vivant dans la pauvreté.
Dans d'autres pays il y a une diversité d'options de la politique familiale – publique et privée – qui mènent à l'épanouissement sain des enfants, réduisent la pauvreté des enfants et des familles et améliorent la situation de la famille. Il n'y a pas de quoi être satisfait au Canada. Nous avons besoin d'une approche globale qui recouvre les programmes pour les enfants et les familles, les politiques fiscales et les stratégies de l'emploi de façon à ne pas nous contenter de nous occuper uniquement des enfants et des familles qui ont des problèmes. Notre objectif devrait être d'éviter ces problèmes, comme la faible réussite scolaire et le comportement antisocial, avant qu'ils ne se produisent.
NOTES :
1. La plupart des données de cet article ont été calculées par le Centre de statistiques internationales au CCDS, à l'aide des microdonnées de l'Enquête longitudinale nationale sur les enfants (1994).
2. Données calculées par le Centre de statistiques internationales au CCDS selon l'Enquête sur les finances des consommateurs de 1995 (revenu de 1994).
3. Frédéric Lesemann, «Politique familiale : Comparaisons internationales», dans Les politiques gouvernementales face aux familles en transition, Maureen Baker, ed. Ottawa: Institut Vanier de la famille, 1994.
Katherine Scott est conseillère de politiques et de recherche au Centre de statistiques internationales du CCDS. Elle est la directrice de projet pour Le progrès des enfants au Canada.
Canadian Council on Social Development,
190 O'Connor Street, Suite 100,
Ottawa, Ontario, K2P 2R3
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