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Nulle part où aller? - autres documents

Sommaire exécutif

08 mars 2004

Nulle part où aller?
Répondre à la violence conjugale
envers les femmes immigrantes et des minorités visibles

«Ce projet devrait résulter en pression pour faire prendre des mesures».
Participante aux groupes témoins, tiré de Voix des intervenantes sur le terrain

Il est nécessaire de mettre en place des stratégies d'ensemble, coordonnées et culturellement appropriées pour pouvoir rejoindre les femmes immigrantes et des minorités visibles qui sont victimes de violence conjugale aux mains de leur mari ou leur partenaire. Cette étude menée par le Conseil canadien de développement social identifie un ensemble complexe de problèmes, d'attitudes, d'obstacles et de lacunes dans les services qui rendent les femmes immigrantes et des minorités visibles vulnérables de façon unique face à la violence conjugale.

Cette étude souligne l'importance de :

  • Fournir des informations sur les lois canadiennes, les droits et les services aux immigrants dans leur propre langue, et d'augmenter l'accès à des services d'interprétation professionnelle pour la police, les tribunaux, les centres de réponse aux situations d'urgence et autres services;
  • Assurer que les services destinés aux femmes immigrantes et des minorités visibles qui sont victimes de violence respectent et soient au courant des diverses moeurs culturelles, de l'histoire et du vécu de ces femmes;
  • Améliorer et coordonner l'accès aux programmes pour les situations d'urgence (par ex. les maisons d'hébergement, consultation socio-psychologique) et les interventions à plus long terme (logement, formation professionnelle) adaptés aux besoins de cette population;
  • Stabiliser le financement pour l'installation des immigrants et les agences de services ethnoculturels, et encourager davantage de collaboration entre les fournisseurs de services courants et ceux spécifiquement adaptés à d'autres cultures; et
  • S'engager dans des stratégies d'éducation et d'équité visant à réduire la discrimination, le stéréotypage et la marginalisation des communautés d'immigrants et de minorités visibles et à prévenir la violence conjugale.

Les résultats de l'étude s'appuient sur les groupes témoins avec des intervenantes sur le terrain travaillant pour des organismes communautaires dans sept villes d'un bout à l'autre du pays (Vancouver, Calgary, Winnipeg, Toronto, Ottawa, Montréal et Halifax), un forum national de deux jours, des interviews avec des personnes ressources clé, et une revue de la documentation et des données disponibles sur le sujet.

L'étude, qui a été financée par le ministère de la Justice dans le cadre du projet Participation du secteur à l'élaboration des politiques ministérielles faisant partie de l'Initiative du secteur bénévole et communautaire, s'est fixé pour but une meilleure compréhension des facteurs liés à la violence conjugale infligée aux femmes immigrantes et des minorités visibles, et d'identifier des moyens efficaces d'apporter du soutien aux victimes et de réduire l'incidence de la violence conjugale.

Un problème commun

La violence conjugale est définie en tant que comportement contrôleur ou violent par un conjoint ou un partenaire en union libre. Elle peut prendre plusieurs formes, y compris la violence physique ou sexuelle, verbale, psychologique, émotionnelle, financière ou spirituelle.

La violence conjugale existe dans toutes les sociétés et cultures. Répondre à ce problème qui affecte les communautés immigrantes et des minorités visibles, c'est aussi reconnaître qu'elles représentent un segment croissant de la population. En 2001, il y avait près de quatre millions de personnes, soit 13,4% de la population, qui s'identifiaient comme appartenant à une minorité visible (Statistique Canada, 2003). La plupart des personnes appartenant à une minorité visible sont des immigrants (68%).

Au Canada, près d'une femme sur trois est victime de violence à son propre domicile. L'étude a dénoté que, selon une enquête de Statistique Canada en 1999, les taux victimisation parmi les femmes immigrantes et des minorités visibles étaient un peu plus bas que les taux pour les autres femmes (10,5% des femmes immigrantes et des minorités visibles étaient victimes de violence émotionnelle ou financière, par rapport à 14% des autres femmes; 4,2% indiquaient une violence physique ou sexuelle, par rapport à 6,2% des autres femmes). Cependant, l'étude fait remarquer qu'étant donné que l'enquête n'a été menée exclusivement qu'en anglais ou en français, elle n'était pas représentative des femmes qui ne parlaient couramment aucune de ces langues officielles.

Les données de l'enquête ont aussi montré que peu de femmes dans l'un ou l'autre groupe avaient déclaré l'abus dont elles étaient victimes à la police (10% des femmes immigrantes et des minorités visibles, par rapport à 12% des autres femmes). Les autres femmes, cependant, avaient plus tendance à chercher de l'aide dans des services (21% par rapport à 17%), comme la consultation socio-psychologique.

Des vulnérabilités spéciales

Les femmes immigrantes et des minorités visibles partagent plusieurs des mêmes situations que les autres femmes qui sont victimes de violence. Elles ont en commun des sentiments de peur et de honte. Elles s'accrochent souvent à l'espoir qu'il sera possible de convaincre leur conjoint d'arrêter la violence. Elles veulent protéger leurs enfants. Elles ne savent pas trop à qui elles peuvent faire confiance avec ce problème. Mais il y a aussi des vulnérabilités qui sont spéciales à cette population. Par exemple, il est possible que certaines femmes ne savent parler aucune des langues officielles du Canada. Comme l'a dit une intervenante sur le terrain : «Comment une femme qui ne parle ni anglais ni français peut-elle appeler le 9-1-1?» Elles risquent de ne pas être au courant de leurs droits au Canada, ou de la façon dont fonctionnent l'application de la Loi ou le système judiciaire. On a constaté que beaucoup de femmes craignaient d'être déportées par les services d'immigration si elles parlaient de victimisation. Il est possible qu'elles soient délibérément mal informées sur leurs droits et leur statut par un conjoint abusif.

Ces femmes peuvent être extrêmement isolées dans un environnement qui leur est étranger, où il semble qu'il n'y a aucun endroit sûr, même pas à la maison. La perte des soutiens traditionnels de la famille élargie, des amies et des conseillers de leurs pays d'origine est dure à supporter pour certaines de ces femmes et ajoutent encore à leur isolation. Certaines épouses n'ont jamais été victimes de violence jusqu'à leur arrivée ici, lorsque le choc de s'ajuster économiquement et socialement au nouveau pays chambarde la vie familiale. D'autres familles viennent de sociétés qui pensent que l'homme a le droit de dominer et de «discipliner» physiquement sa femme.

Plusieurs communautés ethnoculturelles sont de petite taille et très unies dans les villes canadiennes. Selon les attitudes, certaines femmes qui quittent une situation abusive risquent de se voir coupées de l'ensemble de leur communauté.

Les femmes immigrantes et des minorités visibles risquent de trouver qu'échapper à la violence correspond à un passeport vers la pauvreté pour elles-mêmes et leurs enfants. Bien que les autres femmes risquent aussi de faire face à des problèmes économiques, les femmes immigrantes et des minorités visibles risquent de se confronter à des obstacles particuliers dans la main d'oeuvre – par exemple, si leurs attestations et leur expérience de travail à l'étranger ne sont pas reconnues au Canada.

Pas de réponses miracles

Il n'y a pas de réponses miracles. L'étude indique que les problèmes auxquels font face les femmes immigrantes et des minorités visibles qui sont victimes de violence sont complexes et pluridimensionnels. Par conséquent, il faudra des solutions d'ensemble et holistiques. Ces solutions auront recours au système judiciaire, à l'application de la Loi et aux services à la personne, et vont requérir la coopération et la coordination entre divers organismes et administrations.

Information et services linguistiques

Ces femmes ont besoin d'une bonne information qu'elles sont en mesure de comprendre. Idéalement, elles devraient recevoir l'information sur leurs droits et les lois canadiennes quand elles arrivent au pays, dans le cadre du processus d'immigration. Elles ont aussi besoin de savoir où aller pour obtenir de l'aide. «Elles n'ont aucune idée où aller pour de l'aide» a dit une intervenante. «Elles sont dépassées par un sentiment d'impuissance».

Pour parler de l'abus dont elles sont victimes, elles ont besoin de communiquer avec quelqu'un en qui elles peuvent avoir confiance, dans la «langue où elles sont confortables» comme l'a fait remarquer quelqu'un. L'étude a identifié comme un problème majeur les obstacles de la langue et le manque de services d'interprétation professionnelle dans une diversité de situations et d'administrations.

«Vous pouvez voir une femme pendant deux ou trois ans. Elle pourrait être battue avant chaque visite, mais personne ne vous le dira car c'est son conjoint qui fait l'interprétation pour elle. Il ne faudrait utiliser que des services d'interprétation professionnelle». (Participante aux groupes témoins)

L'application de la Loi et les tribunaux

Les systèmes de services publics au Canada, particulièrement l'application de la Loi et le système judiciaire, sont souvent intimidants pour les femmes immigrantes et des minorités visibles qui sont victimes de violence. Il y a eu beaucoup de commentaires sur la nécessité d'aider les femmes tout au long du processus, pour qu'elles puissent mieux comprendre et tenir le coup avec ce qui leur arrive. «Les femmes victimes de violence devraient être mises à part dans le système judiciaire afin qu'elles reçoivent le soutien nécessaire. Cela encouragerait davantage de femmes à faire la démarche» a dit une intervenante sur le terrain.

De meilleurs services d'information et de langues seraient utiles, mais il a aussi été suggéré d'apporter des changements dans les pratiques. Certaines de ces pratiques sont déjà en place dans quelques juridictions :

  • des détachements de police et des tribunaux dédiés à la violence familiale;
  • des services proactifs aux victimes pour aider les femmes immigrantes et des minorités visibles tout au long du système judiciaire;
  • des efforts accrus de sensibilisation du personnel de police et des tribunaux à l'égard de ces questions;
  • des changements dans l'admissibilité à l'aide juridique pour faire en sorte que ces femmes puissent avoir accès à une assistance juridique pour des cas de séparation et de garde d'enfants.

Un problème particulier qui est ressorti de l'étude a été la pratique de faire des inculpations réciproques ou doubles. Une intervenante a expliqué le problème de cette façon :

«Souvent, une femme a été victime de violence à plusieurs reprises avant qu'elle n'appelle la police. Elle est passée par là si souvent que finalement elle peut finir par attraper une tasse de café par exemple, par exemple, et elle est inculpée d'agression armée. Lui, il n'a fait qu'utiliser ses poings et il se retrouve avec une inculpation plus légère de voies de fait. Mais ces femmes ont besoin d'aide, pas d'être inculpées».

Aide d'urgence et à plus longue échéance

On a constaté une pénurie de services d'intervention d'urgence culturellement appropriés, comme des maisons d'hébergement et des services de consultation socio-psychologique pour les femmes victimes de violence. Les services à plus long terme pour aider les femmes à se remettre et à créer un domicile stable et sûr pour elles-mêmes et leurs enfants – comment le soutien du revenu, le logement abordable et la formation professionnelle – sont jugés insuffisants ou inaccessibles.

On a entendu des cas de femmes qui retournaient dans une situation abusive pour des raisons économiques. Une participante d'un groupe témoin a parlé «d'habiliter» une femme avec des enfants pour prendre sa propre décision de quitter une relation abusive. La femme n'avait pas d'emploi, elle devait donc aller à l'assistance sociale.

«Elle m'a appelée pour me dire “Je crois que je vais devoir retourner chez moi. Le quartier, l'édifice dans lequel j'habite, il y a des bagarres derrière ma porte et des gens qui crient au milieu de la nuit, des bouteilles brisées et du sang. Mes enfants sont plus effrayés qu'avant”. On se sent tellement impuissant, parce que qu'est-ce qu'on peut faire? Il devrait y avoir un logement sûr et abordable pour cette femme et ses enfants».

Les agences communautaires désirent fournir des services appropriés et établir une relation de confiance avec les femmes immigrantes et des minorités visibles, mais elles éprouvent des contraintes financières. Les groupes ethnoculturels et de femmes des minorités visibles ont l'impression de devoir se débattre pour ce qu'il reste de financement après que les agences régulières ont reçu leur part. Une participante d'un groupe témoin a dit :

«Je ne veux pas éliminer ces programmes réguliers, mais il faut reconnaître l'évolution des besoins. Il faut allouer l'argent selon les changements démographiques. Nous sommes les groupes marginalisés, et nous nous retrouvons dans la très étrange situation de devoir nous faire la compétition pour des fonds trop rares».

Des organismes en tout genre dans le secteur bénévole et communautaire s'efforcent d'étendre autant que possible des ressources limitées et cherchent des occasions d'être innovateurs. Des agences desservant les femmes immigrantes et des minorités visibles et des agences régulières voient un certain potentiel d'optimiser leurs ressources et d'améliorer l'accessibilité aux services par le biais d'une plus grande collaboration.

Éducation, équité et prise de conscience

L'étude a identifié un rôle de sensibilisation publique pour aider à prévenir la violence – mais pas nécessairement par des grosses campagnes publicitaires. Pour de nombreuses communautés ethnoculturelles, il pourrait être plus bénéfique d'avoir de petites réunions de quartier où les gens pourraient parler de leurs origines et de leur nouvelle vie au Canada.

Il y a aussi un rôle pour les écoles afin d'enseigner aux jeunes que la violence physique par un conjoint est un crime, et que tout le monde a le droit de vivre à l'abri de tout type de violence et d'abus, y compris la violence émotionnelle.

La sensibilisation publique peut aussi jouer un rôle en créant un environnement plus équitable et plus accueillant pour les immigrants au Canada. Les intervenantes sur le terrain ont dit que certaines femmes hésitent à parler de la violence parce qu'elles ont l'impression que cela fera plus de mal à la communauté qui souffre déjà d'un racisme systémique. Les attitudes courantes de la société d'ensemble sont perçues comme une partie du problème. «Le problème du racisme doit être mis au grand jour partout».

«Les immigrants sont traités comme ‘l'autre'. Ils veulent être perçus comme des individus et traités avec respect comme tout le monde et pas amalgamés dans la catégorie d'immigrant».

L'étude encourage aussi une analyse, sur l'équité et en fonction des sexes, de la législation, des politiques publiques et des programmes afin d'évaluer les impacts différentiels sur les femmes immigrantes et des minorités visibles.

Regard vers l'avenir

Le forum national organisé dans le cadre de cette étude a révélé qu'il y a au pays des fournisseurs de services, qu'ils fassent partie d'agences régulières ou de celles s'occupant spécifiquement de communautés culturelles ou d'immigrants, qui sont intéressés à bâtir des coalitions communautaires et des réseaux provinciaux et nationaux afin d'aider à s'attaquer à ces questions. Comme l'a dit une des participantes au forum :

«Comme toujours, je suis très impressionnée par l'excellent travail accompli partout au pays dans des petites agences pour pousser au changement dans leur propre communauté (et ce, avec très peu de financement). Je crois que nous pouvons tous en bénéficier en nous renseignant sur les nombreuses initiatives et méthodes originales qui sont développées autour de nous et que nous pouvons intégrer au travail de nos agences».

Plus de 70 organismes ont participé à cette étude. Afin de poursuivre le dialogue qu'ils ont entamé et à conserver la dynamique de travailler pour le changement, le CCDS a commencé le processus de développer un réseau national qui va promouvoir :

  • le partage des connaissances et des meilleures pratiques;
  • une fourniture de services de haute qualité et culturellement appropriés; et
  • le développement de lignes directrices et de stratégies visant à améliorer la coordination et à encourager la collaboration au sein des administrations de services et entre elles.

Cette étude lance un défi aux administrations judiciaire, d'immigration et de services à la personne, à tous les paliers de gouvernement, et aux agences et organismes communautaires, y compris les groupes ethnoculturels, d'aider à améliorer la réponse du Canada à la violence conjugale envers les femmes immigrantes et des minorités visibles. Elle suggère aussi un rôle à jouer pour les Canadiens en général – celui d'examiner sérieusement leurs attitudes envers les personnes des minorités visibles et les immigrants, dans le but de bâtir une société plus inclusive.


Le Conseil canadien de développement social (CCDS) est l'un des porte-parole les plus respectés plaidant en faveur d'une meilleure sécurité sociale et économique pour tous au Canada. Organisme national indépendant à but non lucratif, à base de membres, le principal produit du CCDS est l'information et son activité essentielle est la recherche, centrée sur des domaines comme le bien-être des enfants, la sécurité du revenu, l'emploi, la pauvreté, la diversité culturelle et les politiques sociales du gouvernement. Allez sur notre site Internet (www.ccsd.ca) pour davantage d'information sur nos activités et nos services d'adhésion.

Le CCDS remercie avec gratitude l'appui financier du ministère de la Justice par l'intermédiaire de L'Initiative du Secteur bénévole et communautaire, pour la production de ce rapport.

La documentation se rapportant à ce projet Nulle part où aller? comprend le Rapport final, le Compte rendu du forum et Voix des intervenantes sur le terrain. Il est possible de télécharger gratuitement ces rapports en allant sur le site Internet du CCDS à www.ccsd.ca. (Les versions en français sont en cours de traduction et seront affichées prochainement).

Il est possible de commander d'autres exemplaires de ces documents pour 20 $ chaque, plus taxes et frais d'envoi, chez Renouf Publishing, tél. : (613) 745-2665, ou ligne gratuite au Canada : 866-767-6766

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