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Laissés dans la pauvreté sur le marché :
Étude sur la pauvreté des familles liée au revenu

par Grant Schellenberg et David P. Ross

Au fur et à mesure que les gouvernements continuent leurs coupures aux programmes sociaux, on fait pression sur les familles pour augmenter leur autonomie financière par leurs propres gains sur le marché. Mais le marché est-il à la hauteur de la tâche quand il s'agit de fournir une sécurité du revenu adéquate à toutes les familles? Dans Laissés dans la pauvreté sur le marché, nous étudions quelle a été la situation des familles – en particulier celles avec un faible revenu – sur le marché du travail dans les dernières années. Notre rapport examine les gains du marché des familles à faible revenu pour deux périodes – 1984 et 1994. Il tient aussi compte de la proportion des revenus des familles pauvres qui provient des programmes gouvernementaux de soutien du revenu.

Les transferts des gouvernements font-ils une différence?

Dans Laissés dans la pauvreté sur le marché, on a réalisé que plus d'un demi million de familles canadiennes (557 000) comptaient sur un soutien du revenu public pour rester au-dessus du seuil de la pauvreté en 1994. Sans ces transferts gouvernementaux, le nombre de familles pauvres au Canada aurait augmenté de 56 pour cent rien que cette année-là. Et la profondeur moyenne de la pauvreté aurait aussi augmenté considérablement – de 70 pour cent, ou de 5 700 $ par famille pauvre.

La pauvreté dans les familles de la main d'oeuvre active,*, Canada 1994
Pauvres du marchéTotal de pauvres**
Pourcentage de familles22,814,6
Nombre de familles1 557 0001 000 000
Moyenne de l'écart de pauvreté13 845 $8 145 $
Total de l'écart de pauvreté (en milliards)21,6 $8,1 $
* Les familles dans la main d'oeuvre active sont celles dont la chef de famille et le conjoint (s'il y a lieu) ont tous deux moins de 65 ans.
** Correspond aux données de pauvreté après avoir intégré les transferts gouvernementaux et les gains du marché.
Source : Centre de Statistiques Internationales au CCDS d'après les microdonnées de l'Enquête sur les finances des consommateurs de Statistique Canada, 1995.

Un meilleur instrument de mesure

Index de pauvreté du marché dans les familles de la main d'oeuvre active, par type de famille, au Canada, 1984 & 1994Dans Laissés dans la pauvreté sur le marché, nous avons aussi développé un nouvel outil pour mesurer la pauvreté, qui nous permet de mieux comprendre à quel point le revenu des familles tombe sous les normes de niveau de vie acceptées au Canada. Notre Index de pauvreté du marché intègre dans une seule mesure tant l'incidence que la profondeur de la pauvreté. En utilisant cet index, nous avons trouvé qu'il y avait une augmentation de six p. cent dans la gravité de la pauvreté du marché au Canada au cours de la dernière décennie, même s'il y avait de grandes différences parmi les familles selon leur composition et l'âge du chef de famille. Dans nos prochains travaux, nous allons étendre cet index de pauvreté du marché pour y incorporer aussi la durée de la pauvreté, en plus de l'incidence et de la profondeur. Cet index exhaustif agrandira notre capacité de comprendre l'étendue véritable de la pauvreté au Canada.

Variantes provinciales et régionales

Le pourcentage de familles vivant dans la pauvreté du marché en 1994 s'étalait de 20,3 p. cent en Ontario au chiffre élevé de 34,5 p. cent à Terre-Neuve. Mais si nous observons l'écart entre le revenu du marché d'une famille pauvre et le seuil de pauvreté, on voit une image assez différente. La famille pauvre moyenne en Ontario a subi le manque à gagner le plus lourd dans son revenu du marché, avec des gains qui étaient de 14 749 $ en dessous du seuil de pauvreté. En comparaison, les gains de la famille pauvre du marché moyenne à l'Île-du-Prince-Édouard se situaient à 10 362$ en dessous du seuil de pauvreté.

En combinant la profondeur et le taux de pauvreté dans le nouvel index et en comparant les résultats de 1984 à ceux de 1994, on voit apparaître d'autres facteurs intéressants. En prenant le nombre 100 comme index de base national pour 1984, on voit que la croissance dans l'intensité de la pauvreté entre 1984 et 1994 a été la plus marquée en Ontario. Dans cette décennie, l'index de pauvreté en Ontario est passé de 77 à 100, indiquant une détérioration plus grave dans cette province que dans aucune autre. D'autre part, l'intensité de la pauvreté au Nouveau-Brunswick, même si encore forte, est tombée au cours de la décennie d'un index de 133 à 103 en 1994.

Index de pauvreté, par province, 1984 et 1994
19841994Changement de point
Canada100106+6
Terre-Neuve156149-7
Île-du-Prince-Édouard8186+5
Nouvelle-Écosse99106+7
Nouveau-Brunswick133103-30
Québec121118-3
Ontario77100+23
Manitoba8497+13
Saskatchewan9895-3
Alberta10587-18
Colombie-Britannique108103-5
Source : Centre de Statistiques Internationales au CCDS d'après les microdonnées de l'Enquête sur les finances des consommateurs de Statistique Canada, années sélectionnées.

Les causes de la pauvreté étaient très variées selon les cinq grandes régions. Les familles pauvres des Prairies avaient plus de probabilité d'être employées à temps plein, mais d'être quand même pauvres, signalant le niveau insuffisant des salaires comme facteur principal à leur pauvreté du marché. Par contraste, les familles pauvres de la région Atlantique avaient plus de probabilité d'être pauvres parce qu'elles ne pouvaient pas trouver d'emploi. Les causes de la pauvreté du marché des familles dans les trois autres régions étaient plus similairement réparties entre le chômage, les bas salaires et l'exclusion du marché du travail. Parmi les familles monoparentales pauvres, celles des Prairies avaient deux fois plus de probabilité d'avoir un emploi toute l'année que celles vivant en Ontario, où la majorité des parents seuls sont hors de la main d'oeuvre toute l'année.

Pourquoi les familles sont pauvres sur le marché?

Dans notre étude, les ressources statistiques disponibles nous ont permis d'examiner les trois causes principales de la pauvreté du marché :
  • les bas salaires;
  • le chômage;
  • les périodes passées hors de la main d'oeuvre (ni avec un emploi, ni cherchant activement un emploi).
Emplois à bas salaire

Notre analyse des facteurs sous-jacents à la pauvreté du marché remet sérieusement en question la supposition courante qu'une famille ne peut être pauvre si au moins un adulte a un emploi à temps plein toute l'année. Tout simplement, beaucoup d'emplois ne payent pas des salaires assez élevés pour fournir même aux travailleurs à temps plein un revenu suffisant pour subvenir aux besoins de leur famille. Environ 450 000 familles étaient pauvres du marché en 1994, même en ayant au moins un adulte qui avait travaillé toute l'année. Et environ 100 000 familles étaient pauvres du marché tout en ayant deux adultes subvenant aux besoins avec un emploi toute l'année.

S'attendre à ce que ces familles deviennent encore plus autonomes grâce à leur participation au marché du travail semble irréaliste, étant donné le fardeau d'emploi qu'elles portaient déjà. Le principal facteur à leur pauvreté du marché n'était pas tant le nombre d'heures de travail, sinon les salaires horaires qui leur était payés.

Le salaire minimum perd du terrain

Un regard aux récentes tendances des taux du salaire minimum à travers le pays montre pourquoi il y a tant de travailleurs qui ont des difficultés quand ils sont en bas de l'échelle des salaires. Entre 1976 et 1995, les gains annuels touchés par les travailleurs à plein temps toute l'année, au salaire minimum, ont baissé de 25 à 30 p. cent dans presque chaque province. À l'exception des travailleurs d'Ontario et de Colombie-Britannique, et pourtant même dans ces provinces, les gains annuels d'une année complète d'emploi au salaire minimum ont baissé de 6 et 17 p. cent, respectivement.

Dans la plupart des provinces, une année complète d'emploi au salaire minimum pour un adulte avec un revenu laisserait une famille de quatre (couple avec deux enfants) environ 16 000$ en dessous du seuil de pauvreté. Autrement dit, pour ces familles, un travailleur au salaire minimum toute l'année ne rapporterait qu'environ 40 p. cent du revenu qui serait nécessaire pour faire passer sa famille hors de la pauvreté.

Le chômage s'aggrave

La pauvreté du marché persiste en dépit de la volonté et de l'effort actif des Canadiens à chercher un emploi rémunéré. En 1994, plus d'un demi million de familles au Canada étaient des pauvres du marché parce qu'au moins une des personnes adultes du ménage faisait partie de la main d'oeuvre mais était au chômage toute ou partie de l'année. La plupart de ces personnes étaient au chômage pour de longues périodes, souvent plus de la moitié de l'année. La durée prolongée de leur quête d'emploi atteste de leur volonté et détermination à trouver un emploi salarié. Mais si la volonté de se faire embaucher est répandue, ce n'est pas le cas des offres d'emploi.

La situation de l'emploi au Canada s'est régulièrement détériorée depuis 1976, rendant de plus en plus difficile de trouver un emploi rémunéré pour toute l'année. En 1976, le taux officiel de chômage était de 7,2 p. cent, et depuis lors il n'est jamais tombé en dessous de 7,5 p. cent. Au cours de chacune des récessions du début des années 80 et 90, le Canada a subi des taux de chômage à deux chiffres. À présent, le taux de chômage flotte autour de 10 p. cent.

Les analystes du marché du travail reconnaissent que le taux de chômage officiel sous-estime les taux réels de chômage, car il exclut le nombre de travailleurs découragés qui ont perdu espoir de trouver un emploi. Les données d'enquête recueillies par Statistique Canada nous permettent de calculer le taux réel. Lorsqu'on ajoute le nombre de travailleurs découragés, le taux réel de chômage en 1995 est monté de 9,5 à 9,9 p. cent. Ensuite, si l'on tient compte de ceux qui travaillaient à temps partiel mais auraient voulu un emploi à temps plein – les sous-employés – le taux réel combiné de chômage en 1995 est sauté à 15,2 p. cent. En comparaison, le taux officiel de chômage en 1976 était de 7,2 p. cent, tandis que le taux réel combiné en comptant les sans emploi et les sous-employés était de 8,7 p. cent.

Tandis que les affaires reprennent et les valeurs en bourse montent – signe pour certains analystes que la récession du début des années 90 est finie – plusieurs entreprises continuent de se défaire de milliers de travailleurs. Des licenciements massifs face à des profits qui augmentent sont une anomalie de notre époque. Il est évident que si les familles doivent tirer du marché une plus grande portion de leur sécurité économique, il est essentiel de résoudre le problème du chômage au Canada. Tel que c'est actuellement, il n'y a simplement pas assez d'emplois.

Accès au marché du travail

Afin d'éliminer la pauvreté du marché, il faut d'abord que les gens soient en mesure d'–entrer et de participer à la main d'oeuvre rémunérée. Cependant, comme nous l'avons expliqué dans Laissés dans la pauvreté sur le marché, l'accès au marché du travail est encore un défi particulier pour certains segments de la population.

La garde d'enfants est un problème

Les mères de jeunes enfants par exemple sont un groupe qui a des obstacles particuliers à chercher un emploi rémunéré. Dans plus d'un demi million de familles pauvres du marché, au moins une des personnes adultes subvenant aux besoins – habituellement une femme – s'occupait d'autres membres de la famille pendant toute ou partie de l'année 1994. Pour plusieurs de ces femmes, il était plus rentable de rester à la maison pour élever leurs enfants que de prendre un emploi. Comme on l'indiquait dans Le progrès des enfants au Canada 1996, "...la garde qualifiée de nourrissons ou de bambins peut coûter jusqu'à 1 200 $ par mois dans certains endroits au Canada." Ce qui rend difficile de trouver un emploi qui est assez payant pour couvrir les coûts de garde d'enfants et autres dépenses, tout en laissant assez d'argent pour la fin du mois.

Avec la diminution du nombre de familles étendues et des distances géographiques croissantes entre les membres de la famille, la garde d'enfants fournie par la famille – et qui n'est pas forcément gratuite – n'est pas une option pour la plupart des ménages. En 1994, seulement un quart de tous les enfants de moins de 12 ans qui étaient en garde recevait les soins de garde d'un membre de sa famille. Le reste des enfants étaient gardés par une personne non apparentée, soit en garde dans une maison familiale, dans une garderie d'enfants ou un autre type d'arrangement. De plus, les places de garde subventionnées pour les familles à faible revenu, bien que disponibles dans toutes les provinces, ont tendance à être limitées et destinées aux familles avec des revenus très bas. Un femme avec un enfant et un mari avec un bas salaire n'aurait probablement droit qu'à une subvention partielle, si on lui accordait une subvention.

Le milieu du travail est un obstacle pour les personnes handicapées

Avoir accès au marché du travail est un sérieux problème pour les personnes handicapées. En 1991, il n'y avait que 56 p. cent de personnes handicapées dans la main d'oeuvre, par rapport à 81 p. cent de personnes de 15 à 64 ans non handicapées. Malgré leur taux de participation relativement bas, plusieurs personnes handicapées qui n'étaient pas sur le marché du travail rémunéré avaient la capacité et la volonté de travailler. Par exemple, 20 p. cent faisaient des activités bénévoles pendant l'année et la majorité d'entre elles indiquaient obtenir des qualifications qui leur seraient utiles pour trouver un emploi rémunéré. Près d'un cinquième des personnes qui n'étaient pas dans la main d'oeuvre déclaraient qu'elles avaient l'intention de chercher un emploi dans les prochains six mois.

Pourtant l'accès au marché du travail est un problème pour beaucoup de personnes handicapées, à cause de leurs responsabilités familiales, le manque de transports accessibles, le besoin d'adapter la structure d'emploi ou de modifier les horaires de travail, la crainte d'être isolé dans le milieu de travail et autres facteurs. Comme notre collègue du CCDS, Gail Fawcett, l'a indiqué dans son étude, plusieurs personnes handicapées sont exclues de la main d'oeuvre, non à cause de leur incapacité en soi, mais parce que le milieu du marché du travail les empêche d'y participer.

Les travailleurs plus âgés sont rejetés du marché

L'exclusion de la main d'oeuvre rémunérée est aussi devenue un problème croissant pour les travailleurs plus âgés. Notre analyse montre qu'en 1994, les maris de plus de 100 000 familles pauvres du marché avaient rapporté être dans la catégorie "à la retraite ou volontairement inactif." La grande majorité de ces hommes avaient entre 55 et 64 ans. Étant donné que leurs familles étaient pauvres du marché, il semble peu probable que la plupart d'entre eux aient quitté le marché du travail volontairement. Dans une enquête de 1991, environ un quart des retraités avaient indiqué qu'ils avaient quitté involontairement le marché du travail, souvent à cause d'une perte d'emploi ou d'un problème de santé. D'autres retraités avaient quitté "volontairement," mais n'avaient peut-être eu que peu de choix d'accepter une offre de retraite anticipée.

Trouver un autre emploi peut poser des problèmes uniques aux travailleurs plus âgés, qui souvent ont une plus faible alphabétisation, moins d'années de scolarité et plus de compétences de travail dépassées que leurs collègues plus jeunes. Ces facteurs, associés à la discrimination sur l'âge de la part de certains employeurs, risque de forcer plusieurs personnes à prendre leur retraite avant 65 ans, même si elles sont confrontées à la pauvreté du marché.

Évaluation

Il y a évidemment de graves défauts dans une stratégie de politique publique qui compte sur les gains du marché pour procurer une plus grande autonomie financière aux familles à l'heure des coupures budgétaires du gouvernement. Cependant, cela ne veut pas dire qu'une telle stratégie est nécessairement destinée à l'échec. Elle ne sera un échec que si nous ne sommes pas capables d'arriver au plein emploi et de faire des modifications radicales à nos institutions sur le marché du travail, nos pratiques et nos soutiens sociaux comme la garde d'enfants. En l'absence de tels changements, les programmes publics de soutien du revenu continueront de jouer un rôle crucial pour diminuer l'étendue et la profondeur de la pauvreté des familles en âge de travailler.

Jusqu'à présent, les coûts et avantages de ce tournant significatif en politique publique n'ont pas été étudiés adéquatement. On dirait que les pressions pour la réduction du déficit et une croyance idéologique ont entraîné une seule réponse de politique : couper les dépenses et la dette du gouvernement, atteindre des taux d'intérêts plus bas et espérer que des emplois bien payés en découleront éventuellement pour les travailleurs pauvres, en remplaçant ainsi le revenu perdu dans les emplois du secteur public et les prestations sociales. Nos résultats suggèrent que le marché du travail, tel qu'il fonctionne actuellement, a peu de chance d'être capable de créer suffisamment d'emplois bien payés pour ceux qui sont pauvres. À moins de faire des changements à nos institutions du marché du travail – dont beaucoup nécessiteront des dépenses de la part du gouvernement – il semble improbable que les familles qui sont maintenant pauvres du marché auront un espoir réaliste de devenir plus autonomes à l'avenir.


Le rapport au complet est disponible en anglais sous le titre Left Poor by the Market.
Grant Schellenberg est conseiller de recherche au Centre de statistiques internationales du CCDS, spécialisé sur les questions d'emploi, de retraite et de vieillissement.

David P. Ross, directeur général du CCDS, est un économiste spécialiste en recherche sur le marché du travail et la pauvreté.


Notes

1. Pour plus d'information sur l'insuffisance du salaire minimum, voir le Conseil national du bien-être, Choisir de travailler : incitatifs et désincitatifs (Ottawa: Conseil national du bien-ê 1993).

2. Conseil canadien de développement social, Le Progrès des enfants au Canada 1996 (Ottawa: CCDS, 1996) p. 31.

3. Ibid, p. 31.

4. Pour plus de détails à ce sujet, voir une étude de notre collègue du CCDS, Gail Fawcett, intitulée Vivre avec une incapacité au Canada : un portrait économique (Ottawa: Ministère du Développement des ressources humaines, 1996.

5. Ibid, p. 114.


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