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La pauvreté et le racisme

par Andrew Jackson

Cet article est extrait d’une présentation faite à la Commission canadienne des droits de la personne lors d’un symposium sur la racisme, qui s’est déroulé le 21 mars 2001.

Les taux élevés de pauvreté parmi les minorités visibles au Canada, surtout chez les immigrants récents appartenant à une minorité visible, sont inacceptables – à plus de 50% pour certains groupes, comme les Noirs qui sont immigrants récents. Les causes principales de la pauvreté comprennent les obstacles à une participation égale au marché du travail et le manque d’accès à des emplois permanents, qualifiés et raisonnablement rémunérés. Le racisme semble aussi être une cause significative de la pauvreté dans ces groupes.

La croissance du nombre d’emplois précaires et les coupures aux programmes sociaux au Canada ont entraîné une hausse des taux et de la profondeur de la pauvreté, qui dure à plus long terme pour plusieurs groupes vulnérables de Canadiens depuis les années 1990. Cependant, les immigrants récents de minorité visible ont dû faire face à des obstacles spécifiques qui sont en partie attribuables au racisme.

Il faut répondre à ce problème en le traitant comme une question de politique publique séparée et distincte. Si les Canadiens n’arrivent pas à confronter la réalité de la pauvreté qui est liée au racisme, il y a un net danger de se retrouver avec une classe urbaine à l’américaine très défavorisée qui serait marginalisée et déterminée racialement.

La pauvreté et l'immigration

Le Recensement de 1996 a révélé que le taux de pauvreté d’ensemble au Canada se situait à 21% (en utilisant la mesure du SFR avant impôt). Pour les personnes des minorités visibles – dont environ sept sur dix étaient nées à l’étranger – le taux de pauvreté était de 38%. Chez ceux qui avaient immigré avant 1986, le taux de pauvreté était inférieur à 20%; il était de 35% pour ceux qui étaient arrivés de 1986 à 1990, et il avait grimpé à 52% pour les immigrants arrivés de 1991 à 1996. La grande majorité des immigrants les plus récents appartiennent à une minorité visible, avec un nombre croissant de Noirs, d’Asiatiques du Sud et d’Extrême-Orient, qui forment des vagues successives d’immigrants.

La pauvreté parmi les minorités visibles est très concentrée à Toronto, Montréal et Vancouver, et environ une personne pauvre sur trois du Canada urbain appartient à une minorité visible. Tandis que nous n’avons pas encore reproduit des ghettos et des bidonvilles à l’américaine, la pauvreté urbaine au Canada devient de plus en plus concentrée dans des quartiers très défavorisés.

Les écarts persistent en matière d'emploi et de revenus

Historiquement, les immigrants rattrapaient le niveau du revenu canadien moyen en 10 à 15 ans après leur arrivée au Canada, mais on a vu une cassure brutale de cette tendance vers la fin des années 1980. Les immigrants sélectionnés pour leurs compétences économiques avaient l’habitude d’arriver rapidement à gagner le revenu moyen ou davantage, mais même pour ce groupe, les salaires sont tombés à 15% sous la moyenne dans les années 1990. Les immigrants de la catégorie famille, les réfugiés et autres types d’immigrants gagnent à présent moins de la moitié de la moyenne annuelle canadienne après leur arrivée ici, glissant ainsi encore plus bas que leur situation déjà morose dans les années 1980.

Une recherche menée par Michael Ornstein a montré que la moyenne des salaires faibles parmi les immigrants récents à Toronto est affectée par les salaires très bas dans certains groupes raciaux particulièrement défavorisés – notoirement les Noirs et les Asiatiques du Sud.

La grande majorité des immigrants en âge de travailler cherchent activement un emploi et les principales raisons de leurs taux de pauvreté très élevés sont les obstacles auxquels ils se heurtent pour trouver du travail dans un emploi stable et raisonnablement bien rémunéré. Le problème fondamental n’est pas un manque de compétences. En tant que groupe, les personnes des minorités visibles nées à l’étranger ont un meilleur niveau d’éducation que la moyenne canadienne, et ce dans tous les groupes d’âge. Par exemple, 35% des immigrants de 25 à 34 ans ont un diplôme universitaire, par rapport à une moyenne canadienne de 26%, et c’est la même chose pour les taux de diplômés du secondaire.

Cependant, les taux de chômage chez les immigrants des minorités visibles étaient considérablement plus élevés que la moyenne en 1995, et les écarts étaient les plus grands parmi les groupes avec le meilleur niveau de scolarisation. Les immigrants des minorités visibles qui étaient arrivés à trouver un emploi étaient surreprésentés dans les emplois mal rémunérés, manuels, de ventes ou de services – 30% par rapport à 21% en moyenne – et ils étaient sous-représentés de façon significative, non pas dans les emplois professionnels ou de gestion, mais plutôt dans les emplois techniques et manuels de qualification intermédiaire.

Cette ségrégation dans l’emploi résulte en très grosses différences des salaires. En 1995, les immigrants des minorités visibles qui avaient eu un emploi à temps plein toute l’année ne gagnaient en moyenne que 32 000 $, par rapport à une moyenne canadienne comparable de 38 000 $. Et cette comparaison ne tient pas compte des niveaux beaucoup plus élevés d’emploi dans des emplois précaires ni des périodes de chômage au cours de l’année.

Près de quatre immigrants sur dix appartenant à une minorité visible qui avaient moins du niveau secondaire faisaient partie des 20% des Canadiens les plus pauvres. On pourrait s’y attendre. Ce qui est surprenant, c’est que plus d’un immigrant sur dix avec une éducation universitaire et appartenant à une minorité visible, se trouvaient aussi dans ce groupe du bas des 20% des Canadiens les plus pauvres.

Quelques théories

Comment expliquer ces taux élevés de pauvreté et les écarts de revenu importants, et qui vont croissant, parmi les immigrants des minorités visibles qui sont arrivés au Canada depuis la moitié des années 1980? La réponse repose en partie, sans aucun doute, dans les soi-disant «facteurs cycliques». Par exemple, en raison du chômage élevé, les années 1990 ont été une mauvaise période pour tous les nouveaux venus sur le marché du travail. La situation s’est probablement améliorée vers la fin des années 1990.

Ceci étant dit, cependant, il est difficile de renvoyer presque une décennie de mauvaises nouvelles à un fait purement «cyclique». Il est probablement plus réaliste de dire que certains importants changements structurels négatifs – comme la hausse du nombre d’emplois précaires – ont eu des répercussions disproportionnées sur les minorités raciales.

Certains économistes ont tenté d’avancer qu’il n’y a pas de différences du revenu selon la race, une fois qu’on tient compte de la soi-disant qualité du «capital humain». Leur raisonnement tourne souvent en rond, toutefois, étant donné qu’on y suppose – mais sans le démontrer – que les écarts de salaires sont le résultat de différences réelles de la scolarisation et des niveaux de compétences.

Bien entendu, c’est vrai qu’il y a des différences dans l’éducation et les compétences, et cela a un impact sur les salaires et la pauvreté. Mais une méthodologie plus sophistiquée qui tient compte de ces différences, révèle une différence de revenu significative et inexpliquée que l’on peut raisonnablement attribuer aux effets du racisme. La minorité visible pauvre au Canada n’a aucun doute que le racisme est un facteur sur le marché du travail et dans la société en général.

On peut définir le racisme par des attitudes et les actions en résultant, qui servent à marginaliser certains groupes de gens. Ces actions peuvent être manifestes – ou plus fréquemment, dissimulées – et elles ont tendance à être plus courantes lorsque certains engagements publics sont en déclin, par exemple l’équité de l’emploi au moyen de procédures justes d’embauche et de promotions.

La reconnaissance des qualifications obtenues à l’étranger est un problème technique important, mais la question sous-jacente la plus importante réside dans la volonté ou le refus des employeurs de faire une évaluation équitable et sans préjugé des candidats lorsqu’ils embauchent du personnel ou font des promotions. L’absence de procédure équitable est incontestablement un facteur important dans la surreprésentation des minorités visibles dans les emplois peu qualifiés, et les obstacles de toutes sortes sur le milieu du travail aident à expliquer leur lente ascension dans l’échelle professionnelle.

Politiques recommandées

Que peut-on faire concernant la pauvreté due au racisme? La meilleure prescription de politique en vue d’un système égalitaire serait d’arriver au plein emploi et à un marché du travail serré et de les maintenir ainsi. Dans ce contexte, les employeurs sont obligés de reconnaître et d’accepter les compétences et d’investir en formation. La situation aux É-U indique que les bénéfices de leur très bas taux de chômage à la fin des années 1990 ont commencé à se faire sentir chez les plus démunis, atteignant éventuellement même les minorités qui vivaient dans une pauvreté profonde, en réduisant ainsi de façon significative l’écart de revenu entre les groupes du bas et du milieu de l’échelle des revenus.

Mais à part juste les changements de politique macro-économique, nous avons aussi besoin de politiques visant à élever le plancher du marché du travail, comme des salaires minimums plus élevés et un accès plus répandu aux protections des conventions collectives. Il n’y a aucune raison légitime pour qu’une famille vive dans la pauvreté tout en travaillant à temps plein, même si l’emploi est relativement peu qualifié.

Il faut aussi, maintenant plus que jamais, des politiques qui encouragent des procédures équitables dans les pratiques d’embauche et de promotions. Étant donné l’impasse législative dans plusieurs provinces, la meilleure façon d’aller de l’avant est peut-être pour le patronat et les syndicats de développer et de mettre en place leurs propres plans d’équité de l’emploi en milieu de travail. On peut utiliser de nombreux exemples progressistes comme base, bien que l’action volontaire à elle seule ne résoudra pas ce problème.

Il faut bien préciser que l’exclusion raciale n’est pas seulement une injustice et en violation des droits de la personne, elle est aussi destructive économiquement parlant. La discrimination raciale aboutit à la sous-utilisation des compétences, des talents et des aptitudes des gens, et ce gaspillage s’accumule sur plusieurs années de vie de travail aux débouchés bloqués. Nous ne pouvons pas nous le permettre, surtout quand la nouvelle immigration au Canada représentera bientôt virtuellement toute la croissance de notre main d’oeuvre.

Andrew Jackson est directeur de la recherche au CCDS

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