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Nous sommes le résultat de ce que nous mangeons : la sécurité alimentaire et la politique sociale

par Graham Riches

La sécurité alimentaire attire de plus en plus l'attention, à l'échelon local, national et mondial, comme une question cruciale pour l'écologie, l'économie et la justice sociale au 21e siècle. Au Canada, on le remarque avec le dévelop-pement de réseaux de sécurité alimentaire et de conseils de politiques sur ce sujet à travers le pays et la publication en 1998 par le gouvernement fédéral du Plan d'action du Canada pour la sécurité alimentaire. Selon ce document - résultant du Sommet mondial de l'alimentation, à Rome en 1996 - «la sécurité alimentaire existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active».

Pourtant, en matière de politique sociale et de défense des droits humains, la sécurité alimentaire a été un thème négligé au Canada. À la lumière des conséquences humaines et sociales édifiantes à la suite de la crise agricole des Prairies, de la chute des réserves de poissons de la côte Ouest et dans les provinces de l'Atlantique, et du fait que 790 000 Canadiens - dont beaucoup sont des enfants - ont recours à des banques alimentaires, c'est une omission de taille. La sécurité alimentaire offre un moyen de restructurer le débat sur la pauvreté, l'inégalité et l'exclusion sociale. Elle ouvre de nouvelles possibilités de faire avancer la légitimité de ces questions dans le débat public et politique. Elle laisse aussi entendre de nouvelles alliances et stratégies d'action, et par là même, elle identifie un rôle clé pour des organismes nationaux de politique sociale, comme le CCDS.

Pourquoi la nourriture est importante

La nourriture est importante pour une foule de raisons. Elle est essentielle à l'alimentation et la nutrition, et nous l'ignorons à nos risques, surtout étant donné que l'alimentation est liée de très près aux maladies humaines. Elle est essentielle à la santé physique et à la vie même.

La nourriture est de toute évidence un produit économique mais, plus profondément, c'est un bien social et culturel qui est vital à notre sens de bien-être individuel, familial, communautaire et sociétal. La nourriture a un sens symbolique dans diverses cultures et religions, et elle est au coeur de la vie familiale et communautaire. La nourriture peut être liée au plaisir, à la bonne compagnie ou à une idylle. Dans ce sens, elle touche à tous les aspects de l'existence.

La nourriture est aussi un produit politique, pour lequel on se bat au sein des familles et des communautés, par le biais d'intérêts des multi-nationales et de l'État. La société dans son ensemble devrait se préoccuper de qui contrôle le système alimentaire et de qui y a accès. C'est d'autant plus vrai alors que le système alimentaire est de plus en plus sous le contrôle de multinationales dont le seul intérêt est de faire des profits. Lorsque l'on refuse de la nourriture à des gens dans notre communauté - par exemple ceux à l'assistance sociale qui ont épuisé leurs prestations - non seulement nous lésons leurs droits de citoyens et nous leur dénions l'accès à notre communauté, mais nous les excluons aussi de la vie même. La nourriture, la santé, le bien-être social, l'environnement et la justice sont inséparables.

La nourriture nous relie les uns aux autres. En tant que telle, elle a le potentiel de rapprocher différents secteurs de nos communautés pour discuter des moyens d'arriver à la sécurité alimentaire, de répondre à un éventail de problèmes communautaires et de lier le personnel au politique. En faisant une métaphore, si on met la nourriture à la table de discussion, nombreux seront ceux qui participeront au débat. Cela nous permettra de parler des questions connexes de la pauvreté et de la dégradation de l'environnement, de la réforme agricole, des politiques des pêcheries, de la santé et la justice sociale, de la nourriture saine et des aliments modifiés génétiquement. Cela relie les questions de bien-être et d'environnement entre les pays du Nord et du Sud et à l'intérieur de ces pays. Les questions liées à l'alimentation ont la capacité stratégique de créer des mouvements progressistes pour faire avancer la justice sociale, l'écologie et la santé.

Comment allons-nous alimenter le monde entier?

La nourriture est importante aussi, parce qu'indubitablement c'est le défi le plus énorme auquel nous faisons face au 21e siècle : comment allons-nous nourrir le monde? Au sommet mondial de l'alimentation à Rome, les ONG internationales et les états participants, y compris le Canada, ont pris l'engagement de réduire de moitié le nombre de personnes souffrant de la faim dans le monde à partir de l'an 2015. (Le chiffre actuel s'élève à 790 millions de personnes). Pourtant, selon Jacques Diouf, directeur général de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), cet engagement a déjà pris du retard. En fait, il y a 8 millions de gens souffrant de pénurie alimentaire dans les pays les plus développés industriellement au monde - dont le Canada. D'après la publication du Conseil national du bien-être social en 1999, Profil de la pauvreté, 5,1 millions de Canadiens, soit 17,2% de la population, vivaient dans la pauvreté en 1997.

Ce qui montre qu'il y a une crise mondiale avec des racines profondes tant dans les pays en voie de développement que dans les pays industrialisés. Cela suggère aussi que toute tentative de comprendre et de prendre des mesures en matière de sécurité alimentaire à l'échelon local ou provincial doit tenir compte du système d'alimentation mondial et de sa capacité à tous nous nourrir.

Le Canada et le droit humain à l'alimentation

Il est ironique que le Canada reconnaisse le droit à l'alimentation dans nombre de traités internationaux, comme la Déclaration universelle des droits de l'homme en 1948, et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels que le Canada a ratifié en 1976. Il n'y a cependant aucun mécanisme au Canada pour assurer que nous respections nos engagements légaux internationaux, parce que les droits sociaux et économiques sont considérés être du ressort politique - et non légal. En fait, depuis l'élimination du RAPC en 1996, on pourrait dire qu'Ottawa et les provinces ont renié leurs engagements.

C'est regrettable, étant donné que la pénurie alimentaire continue d'augmenter au Canada. Et il y a peu d'espoir que les réformes du bien-être social guidées par l'intérêt du marché - comme les modifications à l'assurance-emploi, à l'assistance sociale et aux programmes de transition au travail, ou encore les prestations ciblées à certains groupes comme la Prestation canadienne pour enfants, le salaire minimum et les coupures d'impôts - pourront résoudre ce problème ou mener à une réduction de l'utilisation des banques alimentaires. La réforme du bien-être social est peut-être utile pour certaines familles qui travaillent et les travailleurs pauvres, mais pas pour le nombre significatif des démunis de la classe inférieure.

Une remise en question des mesures actuelles en matière de politique sociale et de diminution de la pauvreté

Un nouveau regard sur la sécurité alimentaire nous invite à remettre en question nos méthodes actuelles d'aborder l'analyse de politique sociale, le dévelopment et la défense des droits. Il nous y invite de plusieurs façons.

D'abord, il nous montre que la nature de la pénurie alimentaire à l'échelle du globe et le corporatisme de l'industrie alimentaire forcent les paysans et les fermiers à abandonner la terre, tant au Nord qu'au Sud, et sape la capacité de la société de se nourrir et de développer des régimes durables de production alimentaire. Bien entendu, la politique sociale ne peut se développer dans un vide environnemental. Créer des liens entre la sécurité alimentaire et la politique sociale, c'est la voie de l'avenir. De plus en plus, on débat à l'échelle nationale et internationale les problèmes de famine, d'accès à la nourriture et d'environnement durable, débats tenus par une variété de secteurs, y compris l'agriculture, les pêcheries, l'environnement, la santé et la nutrition, l'éducation, la planification communautaire, le commerce et l'aide humanitaire, l'agriculture durable et la biotechnologie.

Deuxièmement, le droit humain à l'alimentation est essentiel à tout concept de citoyenneté et demande que nous remettions en question l'admissibilité au soutien du revenu, qui a de plus en plus été déterminé par des exigences de travail punitives et restrictives. Il y a des raisons irréfutables de ne pas traiter les droits sociaux comme des commodités de base, afin que les gens sans emploi, y compris ceux qui sont au chômage, les personnes souffrant de troubles mentaux, les mères qui restent au foyer pour élever des enfants, les personnes handicapées, les itinérants et les sans-abri, puissent réclamer leurs droits et être capables de se nourrir et de nourrir leur famille. Une reconnaissance internationale au droit humain à l'alimentation n'est qu'une rhétorique vide au Canada si nous n'accordons pas des prestations sociales suffisantes pour répondre aux besoins d'alimentation nutritive.

Troisièmement, en vue de l'échec des banques alimentaires et des programmes de distribution de nourriture d'urgence à résoudre le problème de la faim au Canada, nous devons remettre en question le recours accru à la redistribution de l'excédent de nourriture comme réponse de politique sociale efficace. Nous devons explorer les liens entre l'institutionnalisation des programmes de redistribution de l'excédent de nourriture et les politiques d'ajustement structurel. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas donner de soutien aux programmes scolaires d'alimentation, aux cuisines collectives ou aux programmes de nutrition saine - loin de là. Toutefois, il faut remettre en considération l'équilibre entre le soutien du revenu et les programmes alimentaires.

Quatrièmement, les organismes nationaux de politique sociale, comme le CCDS, devraient jouer un rôle de chef de file pour faire le suivi du Plan d'action du Canada pour la sécurité alimentaire, qui est la réponse du Canada au Sommet mondial de l'alimentation en 1996. Ce rapport établit un plan d'action national, avec des mesures proposées tant sur la scène intérieure qu'internationale. Même si le plan n'a pas été endossé par les principaux organismes contre la faim et ceux de politique alimentaire au Canada, il n'en fournit pas moins une occasion de mettre face à leurs responsabilités le gouvernement fédéral et les provinces.

Les prochaines étapes

Ne devrions-nous pas planifier l'élimination des banques alimentaires au Canada à partir de 2010? Il est vrai que nous avons échoué à éliminer la pauvreté chez les enfants dans les années 1990, mais il faut désormais redoubler nos efforts. Un tel plaidoyer de politique sociale devrait comprendre une analyse de la sécurité alimentaire à présenter aux consultations annuelles du budget fédéral, ainsi qu'une reconnaissance à l'échelle locale et nationale de la Journée mondiale de l'alimentation en octobre, basée sur le soutien au droit humain à l'alimentation et aux obligations et engagements internationaux du Canada en matière de sécurité alimentaire.

Enfin, il doit y avoir un solide soutien à l'élaboration d'une coalition parmi les ONG de divers secteurs en faveur d'éducation publique et de plaidoyer de politique concernant la sécurité alimentaire. La coalition pourrait regrouper des organismes comme le Conseil canadien de coopération international, l'Institut Nord-Sud, OxFam-Canada, Inter-Pares, des conseils et réseaux de politique alimentaire dans les provinces et municipalités à travers le pays, l'Association canadienne des banques alimentaires, l'Organisation nationale anti-pauvreté, l'Institut national de la nutrition, le Syndicat national des cultivateurs, le Conseil des Canadiens, la Canadian Dietetic Association, le Centre canadien de politiques alternatives, le Centre for Food Security Studies à l'Université polytechnique Ryerson, ainsi que d'autres organismes oeuvrant dans les mouvements pour l'environnement, la santé, l'agriculture et les pêcheries.

La sécurité alimentaire au 21e siècle est trop importante pour être négligée par la communauté de la politique sociale. Il est grand temps de se pencher sur le problème.

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Graham Riches a beaucoup écrit sur les questions de sécurité alimentaire. Il est directeur de la School of Social Work & Family Studies à l'University of British Columbia, et il est membre du conseil d'administration du CCDS.

Notes :

  • L'état de l'insécurité alimentaire dans le monde, 1999. Rapport de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, Rome).

Ressources supplémentaires :

  • The Land of Milk and Money, The National Report of the People's Food Commission. Kitchener: Between the Lines, 1980.

  • F.M. Lappe, J. Collins, and P. Rosset. World Hunger: Twelve Myths. New York: Grove Press, 2nd Edition, 1998.

  • M. Koc and K. Dahlberg, eds. "The Restructuring of Food Systems: Trends, Research and Policy Issues," special issue of Agriculture and Human Values, Journal of the Agriculture and Human Values Society, Vol. 16, No. 2, June 1999, Kluwer Academic Publishers.

  • M. Koc, R. MacRae, L. Mougeot, and J. Welsh, eds. For Hunger-Proof Cities: Sustainable Food Systems. Ottawa : Centre de recherches pour le développement international, 1999.

  • L. Kalina. Building Food Security in Canada: A Community Guide for Action on Hunger. Kamloops: Kamloops FoodShare, 1993.

  • G. Riches, ed. First World Hunger: Food Security and Welfare Politics. New York: St. Martin's Press, 1997.

  • C. Hawkes and J. Webster. "Too Much and Too Little: Debates on Surplus Food Redistribution," SUSTAIN: The Alliance for Better Food and Farming, London, 2000. www.sustainweb.org

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